Gaza – I’tidal Hamdan, 68 ans, prépare son troisième Aïd al-Adha consécutif loin de chez elle, dans une tente où elle vit depuis le début de la guerre israélienne contre Gaza. Elle espérait accomplir cette année le Hajj, pèlerinage annuel qui coïncide avec l’Aïd, mais les restrictions israéliennes aux points de sortie de l’enclave l’en empêchent, comme tous les autres Gazaouis. Son mari, avec qui elle rêvait de faire ce voyage, a été tué l’année dernière dans une frappe israélienne. « Peut-être que j’en rêvais depuis plus de dix ans, confie-t-elle. Mon mari voulait tellement le Hajj… et il a été tué avant de pouvoir réaliser son vœu. »

Comme elle, des centaines de milliers de Palestiniens vivent leur troisième Aïd al-Adha sous les bombardements, le déplacement et la pénurie. La guerre, qui a débuté en octobre 2023, a dévasté le secteur de l’élevage : plus de 90 % des fermes d’élevage ont été détruites ou endommagées, selon la Chambre de commerce et d’industrie de Gaza. Israël a également interdit l’entrée d’animaux vivants dans l’enclave, aggravant la pénurie.

Un mouton à plus de 4 000 dollars

Le sacrifice animal, tradition centrale de l’Aïd, est devenu inaccessible pour la quasi-totalité des familles. Emad Suhweil, 43 ans, père de cinq enfants déplacé de Beit Lahiya, raconte qu’un mouton de 50 kg qui coûtait avant la guerre l’équivalent de 560 à 700 dollars se vend aujourd’hui entre 4 400 et 4 700 dollars. « Il est très maigre », précise-t-il. D’autres sources évoquent des prix atteignant 6 000 dollars pour un seul animal. « Chaque année, on sacrifiait, on était heureux, on mangeait ensemble, on distribuait aux pauvres, se souvient Suhweil. Aujourd’hui, les gens ne pensent même pas au sacrifice… ils n’ont même pas de quoi acheter deux kilos de légumes. »

Pas de pèlerinage, pas de vêtements neufs

Outre le sacrifice, l’impossibilité d’effectuer le Hajj assombrit la fête. Pour la troisième année consécutive, aucun pèlerin ne part de Gaza. I’tidal Hamdan avait pourtant vu son nom et celui de son mari figurer sur la liste du Hajj 2024, avant que la guerre ne ruine ce projet. « Peut-être que je rêvais de cela depuis plus de dix ans », répète-t-elle. Son mari et deux de ses fils, ainsi que six de ses petits-enfants, ont été tués dans des frappes israéliennes distinctes. Elle conserve l’espoir de pouvoir un jour accomplir le pèlerinage, mais pas cette année.

Le manque de moyens empêche aussi d’habiller les enfants pour la fête. « Je ne peux pas acheter de nouveaux vêtements pour mes enfants à cause des prix, beaucoup sont comme moi, déplore Emad Suhweil. Femmes, jeunes filles, jeunes hommes et enfants font tous la queue pour l’aide humanitaire. On a l’impression d’être une secte différente de musulmans, incapable d’accomplir aucun des rituels de l’Aïd. »

Le deuil remplace la joie

Fawzi Hamdan, 63 ans, père de sept enfants, explique que l’année dernière il a remplacé le sacrifice par une boîte de conserve de viande. Cette année encore, l’ambiance de fête a complètement disparu. Les familles déplacées ne peuvent pas retourner chez elles, quand leur maison existe encore, pour décorer les lieux, en raison des restrictions de mouvement imposées par l’armée israélienne.

Malgré tout, certains gardent une lueur d’espoir. I’tidal Hamdan dit vouloir mettre un terme à un long chemin de deuil et de douleur en accomplissant le Hajj un jour. Mais pour l’instant, la survie quotidienne – trouver de l’eau, de la nourriture, un abri – occupe toutes les pensées. « Nous sommes assiégés », résume-t-elle.

L’Aïd al-Adha, qui commémore la disposition d’Abraham à sacrifier son fils, est traditionnellement un moment de partage et de générosité. À Gaza, cette année encore, il sera celui de l’absence et de la résilience.