La genèse d’une image saisissante
La photographe vénézuélienne Silvana Trevale a réalisé en 2018 l’une de ses œuvres les plus marquantes, intitulée « Hermanos en Playa Medina » (Frères à Playa Medina). Le cliché, en couleur, montre un jeune homme torse nu et pieds nus portant sur ses épaules un garçon tout aussi dévêtu, tandis qu’ils cheminent dans une forêt où se tiennent plusieurs vautours perchés dans les palmiers. L’image, publiée dans le cadre de la série « My best shot », est aujourd’hui saluée pour sa composition et la force de son récit.
La scène a été capturée sur la plage de Medina, une côte vénézuélienne que Trevale connaît depuis l’enfance. Les deux sujets sont des frères qui revenaient d’une partie de pêche avec leur père. « Je voyais qu’ils en avaient assez d’aider leur père, mais ils étaient aussi joueurs l’un avec l’autre », raconte la photographe dans un entretien. Elle précise que les vautours, loin d’être menaçants, font partie du paysage ordinaire de cette région. « Ils ne sont pas dangereux, ils font simplement partie de l’écosystème », explique-t-elle.
Un exil forcé et une quête d’identité
Silvana Trevale a quitté le Venezuela au milieu des années 2010, poussée par la détérioration des conditions de vie. « Mes parents m’ont encouragé à partir. La situation dans le pays était devenue très dure, avec des pénuries de nourriture et de médicaments – et les vols violents devenaient monnaie courante », confie-t-elle. Elle avait déjà été victime d’une agression : « On m’a mis un pistolet sur la tête, mais c’était normal », dit-elle avec un recul qui témoigne de la banalisation de la violence.
Arrivée en Angleterre pour étudier à l’université de Huddersfield, elle a éprouvé le sentiment d’étrangeté commun à de nombreux immigrants : « Ne pas appartenir, me demander qui j’étais et d’où je venais. J’ai compris ce que je perdais, et cela faisait mal. »
Retour aux sources par l’image
Malgré l’exil, Trevale reste « profondément connectée » au Venezuela. Chaque fois qu’elle rend visite à ses parents, elle se rend à la plage. « Toute ma famille aime l’océan : c’est ainsi que j’ai passé une grande partie de mon enfance », se souvient-elle. La photographie lui a permis de renouer avec son pays d’une manière plus profonde : « Je suis revenue pour montrer la beauté qu’il possède », affirme-t-elle, en évoquant la lumière et la puissance évocatrice des paysages vénézuéliens.
Un portrait de résilience
« Hermanos en Playa Medina » n’est pas seulement une image esthétique. Elle raconte la vie quotidienne d’enfants qui grandissent dans un environnement rude mais aussi d’une beauté sauvage. Les deux frères, fatigués après une matinée de pêche, portent néanmoins en eux une complicité et une dignité que Trevale a su saisir. « Je pouvais voir qu’ils en avaient assez, mais ils restaient joueurs », insiste-t-elle.
La présence des vautours, souvent associée à la morbidité, est ici réinterprétée : ils deviennent les gardiens silencieux d’une nature luxuriante et d’un lien fraternel. L’œuvre de Trevale, en mêlant documentaire et poésie, s’inscrit dans une démarche qui vise à contrebalancer les images de crise et de violence associées au Venezuela. « Je voulais montrer ce que le pays a de beau, malgré tout », conclut-elle.