La publication d’une preuve mathématique majeure attribuée à la seule organisation OpenAI a provoqué un débat de fond sur la notion d’auteur à l’ère de l’intelligence artificielle. L’article technique concernant le problème de la distance unité d’Erdős, un problème ouvert depuis plusieurs décennies, ne mentionne aucun chercheur humain en première ligne : seul le nom « OpenAI » figure comme auteur.
Une paternité contestée
La plupart des éditeurs scientifiques suivent la position du Committee on Publication Ethics (COPE), qui stipule que les outils d’IA ne peuvent pas être considérés comme des auteurs. « Les outils d’IA ne peuvent pas satisfaire aux conditions requises pour la paternité car ils ne peuvent pas assumer la responsabilité du travail soumis. En tant qu’entités non juridiques, ils ne peuvent pas affirmer la présence ou l’absence de conflits d’intérêts ni gérer les droits d’auteur et les accords de licence », rappelle la position officielle du COPE.
Dans le cas présent, le document ne liste pas le modèle lui-même, mais l’organisation qui l’a produit. Cette situation n’est pas sans précédent : l’article ayant confirmé l’existence du boson de Higgs listait « ATLAS Collaboration » comme auteur, avec les quelque trois mille chercheurs mentionnés en fin de texte. Pour certains observateurs, si OpenAI devait publier ce travail, elle devrait mentionner l’ensemble des personnes ayant contribué au modèle, avec au moins un auteur correspondant pour les questions légales évoquées par le COPE.
Des réactions au sein de la communauté
Lorsque Bill, un blogueur spécialisé, avait initialement évoqué les problèmes de distance d’Erdős, il avait nommé les chercheurs d’OpenAI qui avaient formulé les invites et vérifié la preuve. Sebastien Bubeck, d’OpenAI, a directement pris contact et a ensuite commenté en ligne, estimant qu’il s’agissait d’une réussite à l’échelle d’OpenAI et qu’il ne fallait pas mettre en avant uniquement les personnes à la fin du processus. Cette position a reçu un certain écho, mais elle n’a pas clos le débat.
Un cas d’école : la recherche de Will Sawin
Peu après l’annonce d’OpenAI, Will Sawin, professeur à Princeton, a amélioré le résultat en donnant un exposant explicite pour la borne inférieure, dans un article actuellement signé de son seul nom. Dans la pratique scientifique, lorsque deux articles portant sur le même résultat sont publiés, ils sont souvent fusionnés. Si cela devait arriver, la question de la paternité de l’article combiné se poserait avec acuité : faudrait-il listé Sawin et OpenAI comme co-auteurs ?
Des scénarios pour l’avenir
OpenAI a utilisé un modèle interne pour ce travail. Si ce modèle devait être rendu public, la situation changerait. Un chercheur extérieur qui utiliserait ce modèle pour répondre à une autre question mathématique ouverte, même avec une seule invite, devrait-il ajouter OpenAI comme co-auteur ? La réponse majoritaire est négative : le modèle deviendrait alors un outil. Le chercheur devrait divulguer le rôle joué par l’IA, mais les créateurs du modèle n’auraient plus à figurer sur la liste des auteurs.
Un autre scénario, plus troublant encore, est envisagé : si un étudiant, en échange de courriels avec son directeur de thèse, se contentait de transmettre les questions à ChatGPT et de retourner les réponses, qui devrait être auteur ? La logique voudrait que l’étudiant soit retiré de la liste, mais il serait étrange de considérer le travail comme étant uniquement celui du directeur.
Vers des mathématiques sans humain ?
L’hypothèse la plus radicale est celle d’une IA mathématicienne qui fonctionnerait sans aucune invite : elle lirait des articles, démontrerait des théorèmes et rédigerait ses propres résultats. Dans ce cas, la question de la paternité se poserait avec une acuité renouvelée. « Peut-être aurons-nous des revues mathématiques remplies d’articles écrits, édités et examinés par des modèles d’IA », s’interroge un blogueur spécialisé. « Je me demande comment nous allons faire face à cela. »
Ce précédent ouvre une réflexion qui dépasse le simple cas d’OpenAI. La communauté scientifique est confrontée à un changement de paradigme : comment attribuer la paternité d’un résultat lorsque l’outil intellectuel devient lui-même un acteur central de la découverte ?