Une métaphore qui gagne du terrain dans la Silicon Valley
La comparaison entre l’esprit humain et une machine n’est pas nouvelle. Philosophes et scientifiques ont longtemps assimilé le cerveau à une horloge, un chronomètre ou, plus récemment, à un ordinateur. Mais ce qui était une boutade dans les premiers cercles de la recherche en intelligence artificielle – le fameux « meat machine » (machine en viande) – prend aujourd’hui une tournure plus sourde. Plusieurs grands noms de l’IA emploient désormais le terme « meat computer » (ordinateur en viande) pour désigner les êtres humains, avec une connotation qui interroge sur la place de l’homme dans un monde dominé par les algorithmes.
Des déclarations publiques qui frappent
Elon Musk, fondateur de Tesla et de SpaceX, a ainsi publié sur les réseaux sociaux à l’été 2025 : « Nous sommes tous de stupides ordinateurs en viande comparés à la superintelligence numérique. » La formule, provocatrice, résume une vision techno-centrée où l’humain n’est plus qu’un support biologique lent et faillible.
Andrej Karpathy, ancien cadre d’OpenAI et figure reconnue de la recherche en IA, a écrit dans une note devenue virale que « la recherche en IA était autrefois réalisée par des ordinateurs en viande, entre les repas, le sommeil et autres plaisirs, se synchronisant de temps à autre par un interconnecteur à ondes sonores appelé “réunion d’équipe”. Cette époque est révolue. » Le ton, mêlant ironie et mépris à peine voilé, suggère que la collaboration humaine est un artefact du passé.
Larry Ellison, cofondateur et président exécutif d’Oracle, a renchéri lors d’une conférence en 2025 : « Le cerveau est très spécialisé. Les modèles d’IA le sont aussi. Mais nous ne construisons pas un ordinateur en viande de 20 watts. Nous construisons un cerveau d’IA de 1,2 milliard de watts. » La comparaison, volontairement disproportionnée, affirme la supériorité énergétique et cognitive des machines.
Des origines académiques oubliées
L’expression « meat machine » a d’abord été employée dans les cercles philosophiques et cognitifs pour désigner avec autodérision la nature biologique de l’intelligence humaine. Marvin Minsky, pionnier de l’IA, l’utilisait dans les années 1960. Mais le glissement sémantique est notable : là où les chercheurs voyaient une curiosité biologique, les dirigeants technologiques y voient une limitation à dépasser.
Un malaise croissant
Cette rhétorique ne passe pas inaperçue. Plusieurs observateurs s’inquiètent de la déshumanisation sous-jacente à ces métaphores. Si les humains ne sont que des « ordinateurs en viande », quel respect méritent-ils face à des machines jugées plus performantes ? Le terme, popularisé dans des contextes très médiatisés, alimente un discours où l’humain devient un obstacle à l’efficacité technologique.
Quelles implications pour l’avenir ?
Au-delà de la provocation, ces déclarations reflètent une idéologie profonde au sein de certains secteurs de la tech : l’IA n’est pas un outil au service de l’homme, mais une forme de vie supérieure appelée à le supplanter. Les critiques y voient un mépris pour les valeurs humaines fondamentales – dignité, émotions, subjectivité – réduites à de simples paramètres de calcul.
Pour l’instant, le terme « meat computer » reste confiné à quelques déclarations choc. Mais son usage par des figures aussi influentes pourrait contribuer à normaliser une vision utilitariste de l’humanité, où l’intelligence n’est plus qu’une question de puissance de calcul.