Un pari gagnant, mais illégal
Le département américain de la Justice a inculpé un soldat de l’armée américaine pour cinq délits après qu’il a parié environ 33 000 dollars sur la plateforme Polymarket sur le déroulement d’un raid visant à capturer Nicolás Maduro. Le raid a bien eu lieu, et le soldat a encaissé près de 400 000 dollars. De son côté, Kalshi, un autre marché de prédiction, a suspendu les comptes de candidats politiques qui pariaient sur leurs propres élections. Les deux plateformes tentent désormais d’interdire aux initiés de négocier des contrats liés à leur domaine de compétence.
La thèse provocatrice d’un économiste
L’économiste Robin Hanson, l’un des architectes des marchés de prédiction, a formulé une observation que l’auteur de l’essai, Jimmy Alfonso Licon, professeur de philosophie à l’université d’État de l’Arizona, qualifie de mémorable : « Les bourses punissent le délit d’initié ; les marchés de prédiction le récompensent. » Licon soutient que cette affirmation, loin d’être un aveu de malversation, révèle la nature profonde de ces marchés. Contrairement aux marchés boursiers traditionnels, l’objectif des marchés de prédiction est d’inciter les détenteurs d’informations privilégiées à les diffuser largement. Leurs paris gagnants sont un moyen de rendre cette information accessible au public.
Connaissance privée, bien public
L’essai développe une réflexion sur la nature sociale de la connaissance. La majeure partie de ce que les individus croient savoir provient du témoignage d’autrui. La structure des incitations qui s’offrent à ceux qui détiennent l’information est donc aussi importante que l’information elle-même. L’exemple classique du vendeur de voitures d’occasion illustre ce point : il en sait plus que l’acheteur, mais son intérêt l’incite à taire les défauts du véhicule. Les marchés de prédiction, dans leur version idéale, constituent un correctif institutionnel à ce problème. Ils paient les gens pour qu’ils révèlent ce qu’ils savent à un moment où presque personne d’autre ne le sait encore. Si un individu dispose d’informations qui lui permettent de penser que le prix d’un contrat est erroné, il peut négocier jusqu’à ce que le prix reflète la réalité et ainsi réaliser un profit.
Un précédent : la présidentielle américaine de 2012
L’auteur cite l’exemple de la campagne présidentielle américaine de 2012 : sur Intrade, la probabilité de réélection de Barack Obama fluctuait autour de 55-60 % après le rebond post-débat de Mitt Romney. Les traders sophistiqués qui faisaient confiance aux modèles de Nate Silver (FiveThirtyEight) – qui donnaient Obama à 70-80 % – ont acheté les contrats à bas prix. Lorsque Obama a remporté l’élection, ils ont empoché des gains. Ce mécanisme illustre comment les marchés de prédiction transforment la connaissance privée en un bien public.
Critique des institutions traditionnelles
L’essai critique également les institutions traditionnelles de production de connaissance : politiciens, bureaucrates et scientifiques sont soumis à des systèmes de réputation qui récompensent davantage le consensus que la justesse des prévisions. Les journalistes, bien qu’essentiels, ont une capacité limitée à vérifier les déclarations des sources officielles ou à contraindre à la divulgation. Dans ce contexte, les marchés de prédiction apparaissent comme un outil permettant de révéler des informations que les initiés n’auraient autrement aucune raison professionnelle de partager, et qu’ils auraient souvent de bonnes raisons de taire.
Une controverse politique et réglementaire
Les récentes actions du gouvernement américain, qui poursuit en justice un soldat ayant parié sur ses propres informations, suggèrent que les autorités considèrent ces pratiques comme des délits. Licon estime que cette approche est contre-productive : en punissant ceux qui fournissent des informations utiles, on décourage la divulgation de connaissances qui pourraient servir l’intérêt général. Le débat est ouvert entre ceux qui voient dans les marchés de prédiction un outil de transparence et ceux qui y voient une menace pour l’intégrité des processus, qu’ils soient électoraux, militaires ou économiques.