Lancée discrètement fin mai 2026 par la société Microagi, l'application Shift promet un nettoyage gratuit de deux heures dans les habitations des utilisateurs. En quelques jours, l'offre aurait suscité « des milliers et des milliers de réservations », selon les déclarations de l'entreprise. Mais cette prestation apparemment avantageuse cache une contrepartie de taille : chaque geste effectué par l'agent de nettoyage est filmé en continu.

Un « chapeau magique » pour capter les gestes

L'opérateur envoyé par Shift porte un serre-tête équipé d'une caméra miniature, baptisé en interne le « magic hat ». Ce dispositif enregistre en vue subjective l'intégralité du ménage : déplacements, manipulation d'objets, rangement, passage de l'aspirateur. Après intervention, les vidéos sont anonymisées par des algorithmes de machine learning qui floutent les visages et les données personnelles visibles (documents, écrans, photos). Les fichiers sont ensuite transférés vers des serveurs cloud, puis revendus à des laboratoires d'intelligence artificielle spécialisés dans la robotique domestique.

L'objectif est de constituer des bases d'apprentissage massives, dites « égocentriques », qui permettront aux robots de demain d'acquérir des compétences manuelles fines dans des environnements réels. Si les machines savent déjà naviguer dans un espace, il leur manque des millions d'exemples de tâches exécutées par des humains pour généraliser leur apprentissage.

Un modèle économique à deux faces

Pour attirer les intervenants, Shift rémunère ses agents à hauteur de 20 dollars de l'heure, auxquels s'ajoutent des primes. Microagi affirme compter plus de 10 000 opérateurs actifs dans quinze pays et leur avoir versé plus de cinq millions de dollars au cours du premier trimestre 2026. Ces données, non vérifiées par un organisme indépendant, n'ont pas été confirmées. La start-up prévoit d'étendre son service à San Francisco, Londres, Zurich et Munich, et d'élargir son offre à d'autres corps de métier tels que la plomberie, la cuisine ou les petites réparations.

Un vide juridique en Europe

Le déploiement sur le Vieux Continent pose un problème réglementaire majeur. Actuellement, aucun texte européen ne couvre spécifiquement la captation vidéo à l'intérieur de domiciles privés dans le but d'entraîner des intelligences artificielles. La Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL) avait elle-même souligné en 2024, dans sa fiche sur les caméras augmentées, que ce document excluait « les dispositifs mis en œuvre dans les espaces privés ». De son côté, le Comité européen de la protection des données (CEPD) a émis en décembre 2024 une opinion sur l'anonymisation des données personnelles dans les modèles d'IA, mais sans aborder la phase de collecte elle-même. Ce flou juridique place l'initiative dans un angle mort réglementaire.

Précédent inquiétant et questions éthiques

Cette situation rappelle un épisode survenu en 2022 : des images capturées par les caméras des aspirateurs Roomba d'iRobot, montrant des utilisateurs dans l'intimité, avaient été transmises à des annotateurs humains pour étiqueter des données d'entraînement. La politique de confidentialité de Shift ne précise pas si les propriétaires peuvent demander l'effacement de leurs vidéos une fois celles-ci intégrées aux bases d'apprentissage. Le deal, en résumé, offre un logement propre en échange de données qui serviront à automatiser le métier même de la personne venue nettoyer, tout en préparant une future facturation des services.