Un nouvel épisode de violence ethnique secoue l’État reculé du Manipur, dans l’est de l’Inde. Ces dernières semaines, les affrontements entre les communautés Meitei et Kuki se sont étendus à un troisième groupe, les Nagas, provoquant une escalade meurtrière. Plus d’une douzaine de personnes ont trouvé la mort, dont trois responsables religieux Kuki abattus lors d’une embuscade le 13 mai dernier, et des dizaines d’autres ont été kidnappés.
Un conflit qui s’enracine
Ce regain de violence est le plus grave depuis les émeutes de mai 2023, qui avaient opposé Kukis et Meiteis et fait des centaines de morts. À l’époque, le gouvernement indien avait déployé des troupes paramilitaires pour réprimer les combats, aboutissant à la partition de facto du territoire en zones contrôlées par chaque camp. Aujourd’hui, la situation reste figée : les Meiteis, majoritaires dans la capitale Imphal et les plaines environnantes, sont toujours en conflit avec les Kukis, installés dans les collines. Chaque groupe a établi des zones sécurisées derrière des lignes de front, et des dizaines de milliers de personnes ont été déplacées.
Selon des données publiques, environ 60 000 Manipuris ne peuvent pas regagner leurs foyers, et 10 000 maisons ont été détruites ou endommagées durant les affrontements. Les camps de réfugiés sont installés dans des bâtiments publics, où les familles vivent séparées par des draps suspendus. Le gouvernement distribue environ un dollar par jour aux personnes enregistrées comme déplacées internes.
Une frontière invisible mais bien réelle
Le nord et le sud de l’État sont séparés par une zone tampon large de près de trois kilomètres, truffée de postes de contrôle tenus par l’armée, les paramilitaires et la police d’État. Les Meiteis et les Kukis n’ont pas le droit de traverser. Cette bande de terre fonctionne comme une frontière internationale entre pays hostiles, et les rares personnes qui l’empruntent doivent justifier d’une raison impérieuse et présenter une pièce d’identité. Des zones similaires, moins militarisées, existent entre les plaines centrales et les collines.
Même pour les journalistes, la circulation est difficile. Un chauffeur meitei ne peut pas se rendre dans la ville de Churachandpur, bastion Kuki, sans risquer sa vie, et inversement. Il a fallu recourir à un conducteur népalais, considéré comme étranger aux deux communautés, pour effectuer le trajet d’Imphal à Churachandpur en mars dernier.
Des vies brisées
Dans les deux camps, la méfiance et la peur dominent. Le Dr Neiting Chagsam, une médecin Kuki, a vu sa clinique de gynécologie à Imphal pillée par des Meiteis en 2023. Elle a depuis ouvert un cabinet rudimentaire à Churachandpur. « Nous avons tellement souffert à l’époque que je ne peux pas en parler », confie-t-elle. « Je m’adapte à ma nouvelle vie. Je ne parle plus aux gens d’Imphal aujourd’hui. Mon personnel et même mes patients meiteis veulent que je revienne, mais il n’y a aucun moyen de retourner. » Elle estime que « seulement 1 à 2 % d’entre eux souffrent de haine », mais que cela suffit à tout gâcher pour les autres.
Un silence politique
Les dirigeants nationaux indiens ne se sont pas encore exprimés sur cette nouvelle phase du conflit. Le Premier ministre Narendra Modi s’était rendu dans l’État en septembre dernier, pour une visite de quelques heures. Son gouvernement avait alors souligné que la plupart des morts dataient des premières semaines des émeutes de 2023 et que l’histoire du Manipur était déjà marquée par des incidents similaires. Depuis, aucun commentaire officiel n’a été fait sur les récents événements.
Alors que la saison des pluies approche, la situation humanitaire reste précaire. Les camps de déplacés, souvent installés dans des écoles ou des bâtiments administratifs, manquent de moyens. Les communautés s’accusent mutuellement des nouvelles violences, tandis que l’État demeure fragmenté par des lignes de démarcation que même les forces de sécurité peinent à contrôler.