Un projet industriel ambitieux tourne court

Lancé en 2022 avec l'ambition de devenir « l'airbus du solaire », le projet Carbon devait produire des panneaux photovoltaïques à Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône) à partir de la matière première, en intégrant toutes les étapes de fabrication. Labellisé projet d'intérêt national majeur dans le cadre de la réindustrialisation verte portée par Emmanuel Macron, il promettait 3 000 emplois directs et avait obtenu son permis de construire en 2025. Pourtant, le 13 mai 2026, la société a été placée en liquidation judiciaire, et le 19 mai, son président Pierre-Emmanuel Martin a annoncé l'abandon définitif du projet. Dans un communiqué, Carbon explique que « cette décision difficile reflète l'absence, à ce stade, des conditions nécessaires à l'émergence d'un véritable marché photovoltaïque européen permettant de sécuriser la poursuite du projet ». Le projet comprenait également un centre de recherche et développement, le Carbon Lab, prévu à Miramas avec 200 emplois potentiels, qui disparaît avec l'usine.

Un financement public conséquent mais insuffisant

Carbon reposait sur un pari : investir plus de 1,5 milliard d'euros sur quatre ans pour relocaliser en France l'ensemble de la chaîne de production, hors extraction, en misant sur des règles européennes plus protectionnistes. L'État avait apporté 4 millions d'euros dans son capital, auxquels s'ajoutaient 2,9 millions de financements participatifs et jusqu'à 15 millions de la région Provence-Alpes-Côte-d'Azur si le projet aboutissait. Mais quatre ans plus tard, l'Union européenne ne s'est entendue que sur un règlement « industrie zéro net carbone » encore flou et incitatif, sans contraintes fortes face à la concurrence extérieure, notamment chinoise.

La politique européenne contestée

Richard Loyen, délégué général d'Enerplan, le syndicat du solaire, regrette que l'UE veuille aujourd'hui aller « à l'inverse d'un marché solaire souverain ». En mars, la Commission a lancé un nouvel accord qui considérerait comme « originaires de l'Union » des produits fabriqués dans tous les pays ayant signé un traité de libre-échange avec l'Europe, comme la Turquie et l'Inde, deux pays qui ont développé leur propre industrie solaire. Carbon ne pouvait pas être concurrentiel sur les prix face à ces pays, ce qui a conduit au retrait des investisseurs et à la liquidation judiciaire. Pierre-Emmanuel Martin résume : « Faute de marché nous sommes obligés de replier les gaules. »

Des politiques nationales jugées contreproductives

Bastien Cuq, responsable énergie au Réseau Action Climat, qualifie cet abandon de « grande perte mais pas une grande surprise ». Il pointe les reculs environnementaux des deux dernières années, « par petites touches successives », qui ont notamment rendu beaucoup plus difficile l'installation de panneaux solaires chez soi. Or, c'était précisément sur ce marché du solaire à petite échelle que Carbon aurait pu se faire une place. Même si un panneau fabriqué en France aurait coûté 30 % de plus qu'un panneau importé, la main-d'œuvre représente la majeure partie du coût d'installation en toiture. Mais après deux ans d'instabilité ministérielle, le gouvernement a choisi de cibler les très grands projets au sol, qui n'ont d'intérêt qu'en tirant les prix au plus bas.

Un échec qui interroge la stratégie industrielle

Dès son lancement, la viabilité de la méga-usine avait été mise en doute. L'abandon de Carbon illustre les difficultés structurelles de la filière solaire française face à la concurrence asiatique et aux choix politiques européens et nationaux. Il soulève des questions sur la capacité de la France à développer une industrie photovoltaïque souveraine, alors que la demande en panneaux solaires ne cesse de croître.