Un « patrimoine romantique » qui cache une réalité toxique
Dans l'estuaire du Goyen, entre Audierne et Plouhinec, des dizaines d'épaves gisent sur un lit de vase. Perçues comme des témoins du passé maritime, souvent mises en avant par les offices de tourisme, ces coques en décomposition sont pourtant une source de pollution méconnue. Des morceaux de peinture écaillée, des fragments de coques en fibre de verre et d'autres déchets plastiques tapissent l'estran sur des dizaines de mètres.
« Tout ceci, ce n'est pas du patrimoine, ce sont des déchets et de la pollution », alerte Angie Richard, fondatrice de l'association Floating Stories Lab, basée à Plouhinec. D'origine australienne et réalisatrice de documentaires sur l'environnement, elle a découvert ces sites en s'installant en Bretagne il y a deux ans. « En découvrant tous ces bateaux abandonnés partout dans la région », elle a voulu documenter l'impact caché de ces cimetières marins.
Des particules microscopiques ingérées par les coquillages
Avec un microscope portable connecté à son smartphone, Angie Richard montre les éclats qui se détachent des coques abîmées : « Là, on voit bien à quel point ces composants sont minuscules. Il y a aussi beaucoup d'éclats. Tout ça finit ensuite dans l'eau. »
Corina Ciocan, écotoxicologue à l'Université de Brighton, a mené des recherches sur des huîtres et des moules prélevées dans le port de Chichester. « On a découvert de la fibre de verre en quantité. Pour un kilogramme d'huîtres, on pouvait retrouver 1 000 particules de ce composite. Et même dans des cas avec une faible concentration en fibre de verre, les animaux sont touchés », explique la scientifique.
Ces microparticules de résine et de fibres de verre se dispersent dans l'eau et s'accumulent dans les organismes filtreurs. Les bivalves étudiés étaient prélevés devant un chantier naval, qui projette beaucoup de poussière dans l'eau. En laboratoire, l'exposition à la fibre de verre s'est révélée très toxique pour certains organismes marins : « Nous avons constaté que le zooplancton ou la puce de mer, lorsqu'ils étaient exposés à la fibre de verre, mouraient en moins d'une heure », précise Corina Ciocan.
Une ressemblance frappante avec l'amiante
Pour l'écotoxicologue, la fibre de verre présente des similitudes inquiétantes avec l'amiante. « Inhalée, elle présente les mêmes risques que l'amiante : des études ont démontré que les ouvriers des usines de fabrication de fibre de verre développent plus facilement des emphysèmes ou cancers du poumon. » Corina Ciocan souhaiterait que ce composite soit reconnu comme dangereux au même titre que l'amiante.
Outre les fibres de verre, les bateaux abandonnés libèrent également des microplastiques provenant de la peinture de leurs coques. Ces particules, emportées par les marées et les courants, contaminent toute la chaîne alimentaire marine.
Un discours touristique qui nie la pollution
Pourtant, ces cimetières de bateaux sont souvent présentés comme des attractions poétiques et patrimoniales. D'après Lorient Bretagne Tourisme, le cimetière de bateaux de Kerhervy est un lieu « où thoniers, sardiniers ou simples canots finissent paisiblement leur vie de bons et loyaux services. On pourrait craindre que cela ressemble à une décharge mais pas du tout : il s'agit là de poésie. »
De même, la commune de Landévennec décrit son cimetière comme un site « qui ne manque pas de surprendre le visiteur qui se plaît à contempler avec une certaine nostalgie ces vieilles coques rouillées, unités prestigieuses ou modestes gabarres ». La Région Bretagne met également en avant des visites en 3D pour les épaves les plus difficiles d'accès.
« Ces descriptions valorisantes, quasi romantiques, masquent pourtant une tout autre histoire », conclut le reportage. Angie Richard et les scientifiques appellent à une prise de conscience de l'impact environnemental de ces épaves, bien éloigné de l'image d'Épinal véhiculée par les offices de tourisme.