Un revirement diplomatique de taille
Moins de deux mois après avoir succédé à Viktor Orbán – dont les relations avec Kyiv étaient notoirement délétères – le premier ministre hongrois Peter Magyar a officialisé un changement de cap majeur dans la politique étrangère de son pays. Il a annoncé avoir conclu avec les autorités ukrainiennes un accord portant sur les droits de la minorité hongroise de Transcarpatie, région de l’ouest de l’Ukraine. Ce rapprochement inattendu lève le principal obstacle qui bloquait jusqu’ici l’ouverture des premières négociations d’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne.
« En trois semaines, nous avons réussi ce que Viktor Orbán n’a pas pu accomplir en dix ans », a déclaré Peter Magyar dans une vidéo publiée sur Facebook. Il a précisé que Kyiv s’est engagée à garantir plusieurs droits à la communauté hongroise, en particulier dans les domaines de l’éducation et de l’usage de la langue. Une déclaration formelle doit être signée dans les prochains jours, et le gouvernement ukrainien a promis de mettre en œuvre rapidement les mesures convenues. « Cent mille Hongrois retrouvent des droits fondamentaux », a ajouté le chef du gouvernement hongrois.
Des concessions réciproques
L’accord prévoit notamment l’autorisation de panneaux bilingues – en hongrois et en ukrainien – pour les noms de lieux et sur les bâtiments publics dans les localités où la minorité magyare représente plus de 10 % de la population. L’emploi des langues minoritaires sera également permis dans l’administration publique, une avancée qui répond à un critère de l’UE pour l’adhésion. Par ailleurs, les écoles destinées à la minorité hongroise pourront être maintenues même si le nombre d’élèves devient très faible, une préoccupation majeure pour les représentants de cette communauté, dont les effectifs ont fortement diminué depuis le début de l’invasion russe à grande échelle (les estimations optimistes font état d’environ 80 000 personnes).
En contrepartie, la Hongrie a accepté de donner son feu vert à l’ouverture des pourparlers d’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne, une étape que Viktor Orbán avait systématiquement bloquée en invoquant la défense des droits des Hongrois de Transcarpatie. Sous l’ancien premier ministre, Budapest qualifiait régulièrement l’Ukraine d’« empire du mal » et d’« État mafieux », et avait même suggéré que Kyiv préparait une attaque contre la Hongrie. Cette rhétorique hostile avait contribué à la défaite électorale d’Orbán en avril dernier.
Nuances et continuité
Si Peter Magyar qualifie lui-même l’accord d’« historique », plusieurs des droits présentés comme nouveaux existaient déjà en partie. La législation ukrainienne accordait déjà aux minorités nationales la possibilité de suivre un enseignement dans leur langue, à condition que les cours d’ukrainien, de littérature et d’histoire ukrainiennes soient dispensés dans la langue officielle. La nouveauté réside dans l’extension de l’usage de la langue minoritaire à la sphère administrative et dans la garantie du maintien des écoles, même en cas de faible effectif.
Par ailleurs, Peter Magyar a jusqu’ici exclu toute fourniture d’aide militaire à l’Ukraine, tout en critiquant la Russie. Sur le fond, sa position reste donc prudente vis-à-vis de Kyiv, même si le ton a radicalement changé. L’accord annoncé constitue néanmoins une inflexion notable, car il permettra à l’Ukraine de franchir une étape cruciale dans son processus d’intégration européenne, là où le précédent gouvernement hongrois faisait systématiquement obstacle.