Un héritage culturel ressuscité

Au pied de la cathédrale métropolitaine, sur l'immense esplanade du Zócalo, des centaines de spectateurs se pressent chaque jour pour assister à une pratique sportive dont les origines remontent à plusieurs millénaires. Il ne s'agit pas de football, mais du jeu de balle mésoaméricain, appelé ullamaliztli en nahuatl, dont les premières traces archéologiques datent d'environ 1400 avant notre ère. Des équipes costumées, vêtues de pagnes et de coiffes de plumes, s'affrontent sur un terrain en forme de I, frappant une balle en caoutchouc avec les hanches, les coudes ou les genoux – jamais les mains ni les pieds. L'ambiance est à la fois solennelle et festive, rythmée par des chants en langue indigène et le battement des tambours.

Cette mise en scène spectaculaire coïncide avec le passage de la Coupe du monde de football au Mexique. Le pays, co-organisateur de l'édition 2026 avec les États-Unis et le Canada, accueille plusieurs rencontres, dont celle disputée au stade Azteca face à l'Afrique du Sud. Mais les organisateurs ont voulu offrir aux visiteurs et aux habitants une plongée dans l'histoire précolombienne, bien loin des stades modernes et des écrans géants.

Un témoignage vivant

Plusieurs équipes venues de différentes régions du Mexique – notamment de l'État de Guerrero et du Chiapas – participent à ces démonstrations quotidiennes. Les joueurs expliquent qu'ils perpétuent un rituel qui n'était pas seulement un sport, mais aussi un acte religieux et politique chez les Aztèques, les Mayas et les Olmèques. « C'est un lien avec nos ancêtres. Chaque balle frappée est une prière », confie l'un des participants, visiblement ému, tandis que la foule l'encourage.

Les autorités locales ont installé un terrain temporaire au milieu du Zócalo, où des matchs d'exhibition se déroulent en alternance avec la retransmission des rencontres du Mondial sur écran géant. Le contraste est saisissant : d'un côté, le football moderne, mondialisé, ultra-commercialisé ; de l'autre, un jeu vieux de 3 400 ans, porté par des communautés qui luttent pour sa reconnaissance.

Un engouement qui dépasse les frontières

La curiosité des touristes étrangers est vive. Beaucoup ignorent que le caoutchouc utilisé pour fabriquer les balles était déjà maîtrisé par les civilisations précolombiennes, bien avant l'arrivée des Européens. Des guides bilingues expliquent les règles : le but est de faire passer la balle à travers un anneau de pierre placé verticalement sur le mur latéral, sans utiliser les mains. Les points sont comptés selon des modalités complexes, parfois encore débattues par les spécialistes.

Les autorités culturelles mexicaines ont profité de l'occasion pour promouvoir ce patrimoine immatériel, inscrit depuis 2017 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité par l'UNESCO. « Montrer notre culture millénaire au monde entier pendant la Coupe du monde, c'est une manière de dire que le Mexique ne se résume pas au football », a souligné un responsable du ministère de la Culture présent sur place.

Un lien avec le terrain

Certains commentateurs établissent un parallèle entre la ferveur suscitée par l'équipe nationale de football et celle qui animait les jeux de balle préhispaniques. Dans les deux cas, il s'agit de rassemblements collectifs, de rivalités symboliques et d'une quête d'identité. La place Zócalo, haut lieu politique et religieux depuis l'époque aztèque, sert ainsi de pont entre les époques.

La participation du Mexique au Mondial 2026 ravive aussi un débat : celui de l'appropriation culturelle et de la folklorisation. Certains universitaires regrettent que ces démonstrations soient « mises en scène pour le divertissement des touristes », mais les joueurs et les organisateurs locaux insistent sur le caractère authentique et respectueux de l'initiative. Le jeu de balle, bien que privé de sa dimension sacrificielle d'origine, conserve une dimension spirituelle forte pour ses pratiquants.

Un avenir pour le jeu de balle

Au-delà de l'événement sportif, plusieurs associations profitent de cette visibilité pour demander davantage de soutien institutionnel. Elles militent pour l'enseignement du jeu dans les écoles, la création de ligues fédérées et la préservation des techniques artisanales de fabrication des balles en caoutchouc naturel. « Nous ne voulons pas que ce jeu reste un folklore pour les touristes. Il doit vivre dans les communautés », plaide un porte-parole d'une fédération de joueurs.

Alors que le Mondial 2026 bat son plein, le Zócalo offre chaque jour un spectacle unique, où le bruit des crampons sur la pelouse synthétique des stades se mêle au son mat des balles en caoutchouc frappant les hanches des joueurs. Une manière de rappeler que le sport, sous toutes ses formes, est un miroir des sociétés qui le pratiquent.

La ferveur populaire au rendez-vous

Malgré les résultats contrastés de l'équipe nationale, les files d'attente pour assister aux démonstrations de jeu de balle ne désemplissent pas. Les enfants, en particulier, sont fascinés par ces athlètes qui semblent tout droit sortis des codex précolombiens. Des ateliers de fabrication de balles et de peinture corporelle sont organisés pour les plus jeunes.

La capitale mexicaine vit ainsi un paradoxe apparent : célébrer le sport le plus globalisé de la planète tout en redécouvrant une pratique ancestrale unique. Mais pour beaucoup de Mexicains, il n'y a là aucune contradiction. « Le football est notre présent. Le jeu de balle est notre passé. Les deux nous rendent fiers », résume une mère de famille venue avec ses enfants.

L'initiative pourrait être reconduite lors des prochaines rencontres organisées au Mexique, et certains milieux culturels espèrent qu'elle débouchera sur un projet plus large de valorisation du patrimoine sportif préhispanique. En attendant, le Zócalo reste, pour quelques semaines encore, le théâtre d'une rencontre inattendue entre le ballon rond et la balle en caoutchouc des anciens.