Sorti récemment, le long-métrage « Bait » du cinéaste britannique Mark Jenkin plonge le spectateur au cœur d’un village de pêcheurs des Cornouailles. Le récit se concentre sur deux frères dont l’activité traditionnelle, la pêche, périclite face à l’essor du tourisme. L’arrivée de citadins fortunés en quête de villégiature transforme peu à peu le paysage local et exacerbe les tensions sociales.
Jenkin, connu pour son approche expérimentale, a tourné l’intégralité du film en 16 mm noir et blanc. Ce choix technique confère à l’œuvre une texture granuleuse et une atmosphère intemporelle. Bien que le film comporte des dialogues et une bande-son, sa mise en scène s’inspire ouvertement du cinéma muet : les acteurs adoptent des expressions exagérées, les cadres sont soigneusement composés, et le montage privilégie l’ellipse et le rythme visuel.
Au-delà de son esthétique singulière, « Bait » se lit comme une satire sociale acerbe. Le pêcheur, personnage principal, incarne la résistance d’un mode de vie ancestral menacé par la gentrification. Les vacanciers, souvent dépeints avec ironie, symbolisent une intrusion dévastatrice dans un équilibre communautaire fragile. Le film ne tombe toutefois pas dans le manichéisme : il montre aussi les aspirations légitimes des nouveaux arrivants, sans pour autant occulter les dégâts provoqués par la spéculation immobilière et la marchandisation du littoral.
La critique a salué l’originalité formelle de l’œuvre. Le recours au 16 mm, loin d’être un simple effet de style, sert le propos en donnant aux images une matérialité qui rappelle les archives familiales ou les documentaires oubliés. Cette patine ancienne contraste avec la modernité des conflits dépeints, créant un décalage temporel qui renforce le sentiment de perte et de nostalgie.
Si certains spectateurs pourront être déconcertés par le parti pris esthétique —absence de couleurs, dialogues minimalistes, jeu parfois outré—, « Bait » n’en demeure pas moins une expérience cinématographique marquante. Il interroge, avec une économie de moyens, les effets du tourisme de masse sur les communautés rurales, tout en rendant hommage à un territoire souvent réduit à ses clichés balnéaires.
En définitive, Mark Jenkin livre une œuvre à la fois intime et universelle, où la lutte d’un homme pour préserver son identité devient le miroir des bouleversements qui traversent les campagnes européennes confrontées à l’urbanisation des loisirs.