Un huis clos social sur fond de criques anglaises

Le cinéaste britannique Mark Jenkin signe avec Bait une œuvre expérimentale qui mêle le film de genre à la radiographie sociale. Tourné en pellicule 16 mm et privé de couleurs, le long métrage se déroule dans un village côtier des Cornouailles, région du sud-ouest de l’Angleterre. Il met en scène l’affrontement entre un pêcheur dont le métier traditionnel est menacé et un couple de touristes qui incarne l’essor du tourisme de masse. Le film, qui a été salué pour sa forme inventive, repose sur une tension qui va croissant entre ces deux mondes.

Un pêcheur face à l’emprise des propriétaires de résidences secondaires

Le personnage principal est un pêcheur local qui voit son mode de vie disparaître. Les résidences secondaires, les locations saisonnières et l’afflux de visiteurs transforment le littoral en un décor pour vacanciers, tandis que les habitants peinent à conserver un logement et un travail. Le couple de touristes, propriétaire d’une maison de vacances, cristallise ce conflit. La narration, décrite comme un thriller intense, explore les conséquences économiques et psychologiques de cette mutation.

Une forme visuelle radicale au service d’un propos politique

Mark Jenkin a choisi un noir et blanc granuleux, tourné avec une caméra Bolex 16 mm, et un montage heurté qui rappelle le cinéma muet ou les premières expériences de la Nouvelle Vague. Ce parti pris esthétique, loin d’être une simple coquetterie, renforce le sentiment de décalage et de rudesse du quotidien des pêcheurs. Il évoque les films de la tradition ouvrière britannique tout en adoptant un langage contemporain. La musique, minimaliste, contribue à l’atmosphère anxiogène.

Un écho aux fractures du Royaume-Uni contemporain

Au-delà d’un simple drame local, Bait s’inscrit dans le débat plus large sur la gentrification des zones rurales et le prix des logements. Dans les Cornouailles, le prix moyen des maisons a été multiplié par plusieurs dizaines depuis les années 1990, et de nombreux habitants doivent quitter la région pour s’installer dans des zones moins chères de l’intérieur des terres. Le film aborde frontalement cette question, sans manichéisme, en donnant une voix aux deux camps. Mark Jenkin déclarait : « Il ne s’agit pas de haïr les touristes, mais de montrer ce que le système économique fait à une communauté quand elle devient un produit. »

Accueil critique et portée internationale

Présenté dans plusieurs festivals internationaux, Bait a reçu un accueil favorable de la critique, qui a souligné son audace formelle et son ancrage social. Certains commentateurs y ont vu un pendant britannique au cinéma de Robert Bresson ou de Ken Loach, pour la radicalité de la mise en scène couplée à un engagement politique fort. Le film a été distribué dans une dizaine de pays et a suscité des débats sur la préservation des cultures locales face au tourisme globalisé.

Un cinéaste artisan

Mark Jenkin est connu pour son approche artisanale : il écrit, réalise, photographie et monte lui-même ses films. Bait a été produit avec un budget modeste, ce qui renforce l’authenticité du projet. Le réalisateur a grandi en Cornouailles et connaît intimement les paysages et les enjeux de la région. Il a notamment travaillé avec des acteurs non professionnels issus des villages côtiers, mêlant fiction et documentaire. Ce film est son premier long métrage diffusé largement et a lancé sa carrière sur la scène internationale.