Une introduction en Bourse réussie

La société italienne Bending Spoons, connue pour avoir acquis des noms emblématiques de l'internet comme AOL, Evernote, Vimeo, WeTransfer, Brightcove et Eventbrite, a fait son entrée à Wall Street. Mercredi 1er juillet, ses actions ont grimpé de 6,9 % lors de leurs premiers échanges sur le Nasdaq. L'introduction en Bourse et les placements simultanés de ses actionnaires existants ont permis de réunir 1,68 milliard de dollars, selon les données de marché.

Quelques jours plus tôt, les documents financiers déposés auprès du régulateur américain faisaient état d'une levée maximale de 1,62 milliard de dollars et d'une valorisation potentielle de 19 milliards de dollars. L'écart entre les deux chiffres témoigne d'une demande solide de la part des investisseurs.

Une stratégie à contre-courant de l'IA

Fondée en 2013, Bending Spoons applique un modèle économique original : elle rachète des entreprises technologiques dont la croissance a ralenti, souvent délaissées par le capital-risque, puis les restructure en profondeur. Luca Ferrari, le directeur général, décrivait en 2024 sa vision comme « un hybride entre un fonds de capital-investissement et Google ». « C'est comme s'ils avaient eu un enfant », avait-il ajouté.

Concrètement, la méthode consiste à réduire massivement les effectifs des sociétés acquises, à augmenter le prix de leurs abonnements et à mobiliser une équipe d'ingénieurs basée à Milan pour améliorer les produits. L'objectif est de relancer la croissance tout en générant des marges. Depuis sa création, Bending Spoons a réalisé plus de cinquante acquisitions.

Des résultats financiers contrastés

L'exercice 2024 de Bending Spoons s'est soldé par un chiffre d'affaires de 1,3 milliard de dollars, mais par une perte nette d'environ 200 000 dollars, selon les documents préliminaires de l'introduction en Bourse. Le groupe reste cependant confiant dans sa capacité à rentabiliser les marques qu'il détient. Rien que la division AOL, rachetée cette année pour 1,5 milliard de dollars, génère encore 633 millions de dollars de revenus annuels.

Un vivier de cibles potentielles

À l'heure où l'engouement pour l'intelligence artificielle pousse les investisseurs à délaisser les logiciels traditionnels, Bending Spoons voit une opportunité. Dans son dossier d'introduction, la société affirme disposer d'une liste de plus de 1 000 acquisitions potentielles. Des acteurs du secteur estiment que ces entreprises, bien qu'ayant perdu l'attrait des fonds de capital-risque, conservent une valeur réelle.

« Ce ne sont pas des entreprises en sursis », a expliqué Joe Hyrkin, qui a cédé sa plateforme de publication numérique Issuu à Bending Spoons en 2024. Kerry Trainor, fondateur du fonds d'investissement Creator Partners, a lui souligné que des marques connues, même issues de l'ère numérique, entretiennent un lien profond avec leurs utilisateurs. « Les marchés ont souvent tendance à surestimer l'impact de l'IA », a-t-il ajouté, estimant que nombre de ces sociétés sauront s'adapter.

Critiques et controverses

La méthode de Bending Spoons ne fait pas l'unanimité. D'anciens employés et clients des entreprises rachetées dénoncent des licenciements brutaux et une dégradation des services. Luca Ferrari avait répondu à ces critiques en 2024 en affirmant que son groupe apporte des changements « radicaux, parfois douloureux », mais toujours dans le but d'améliorer les activités. « Si quelqu'un souhaite que rien ne change, nous ne sommes pas un bon acquéreur », avait-il déclaré.

Le dirigeant, qui s'est refusé à tout commentaire pour l'introduction en Bourse en raison de la période de silence imposée par le régulateur, devra désormais convaincre les actionnaires que la croissance des marques reprises justifie les coupes drastiques.

Un précédent dans le secteur

Bending Spoons n'est pas la seule à miser sur les rebuts de la tech. La canadienne Constellation Software, avec 11,6 milliards de dollars de revenus annuels, suit une logique similaire en rachetant des éditeurs de logiciels professionnels. Aux États-Unis, MediaLab – dirigé par le fondateur de l'application anonyme Whisper – a acquis entre autres Imgur, Kik et Genius.

Malgré la concurrence, le succès de l'introduction en Bourse de Bending Spoons pourrait ouvrir la voie à une nouvelle vague de cessions pour des dizaines de sociétés internet vieillissantes, tiraillées entre le désintérêt du capital-risque et la nécessité de trouver un second souffle.