À l'occasion du Congrès mondial des médias d'information qui se tenait à Marseille pour la première fois depuis plus de trente ans, les groupes CMA Media et Ouest-France ont officialisé ce mercredi 3 juin leur adhésion à SPUR (Standards for Publisher Usage Rights). Cette coalition, initialement portée par des éditeurs britanniques, rassemble désormais une trentaine de titres internationaux qui entendent peser collectivement face aux grandes plateformes d'intelligence artificielle.
L'ambition de SPUR est d'établir des normes techniques communes permettant de tracer, contrôler et monétiser l'utilisation des articles de presse par les algorithmes d'IA générative. Les éditeurs membres cherchent à sortir d'un rapport de force déséquilibré, où les contenus journalistiques sont aspirés et réutilisés sans consentement explicite ni compensation financière.
Un enjeu de souveraineté éditoriale et économique
L'arrivée de CMA Media (propriétaire de titres comme La Montagne ou Le Populaire du Centre) et d'Ouest-France (premier quotidien français par sa diffusion) renforce la composante francophone de l'alliance. Le congrès marseillais a constitué une tribune pour cette annonce, qui intervient dans un contexte de durcissement des négociations entre les ayants droit et les acteurs de l'IA.
Les discussions portent notamment sur le « text and data mining » (exploration de textes et de données), pratique par laquelle les IA entraînent leurs modèles sur des corpus gigantesques, incluant souvent des millions d'articles sans accord préalable. Les éditeurs veulent imposer un système de licence collective et de rémunération proportionnelle, tout en conservant la possibilité d'exclure leurs contenus des bases d'entraînement.
Vers un standard de métadonnées et de facturation
SPUR travaille à la définition d'un protocole technique – comparable à ce que le standard robots.txt fait pour l'indexation web – qui permettrait aux médias de signaler automatiquement les conditions d'utilisation de leurs articles. Des champs de métadonnées pourraient indiquer si un contenu peut être utilisé pour l'entraînement, la génération de réponses ou la synthèse, ainsi que les tarifs associés.
Ce dispositif vise à automatiser les transactions à grande échelle, sans imposer des négociations bilatérales à chaque éditeur. Les initiateurs britanniques de SPUR estiment que seule une masse critique de membres peut contraindre les géants technologiques (OpenAI, Google, Meta, Microsoft…) à adopter ces standards.
Un mouvement mondial encore en construction
Si la trentaine de médias membres représente une diversité géographique (Europe, Amérique du Nord, Asie), la coalition reste modeste face au nombre total d'éditeurs dans le monde. Le congrès de Marseille a été l'occasion d'appels à une adhésion plus large, notamment des groupes africains et latino-américains.
Les prochaines étapes pour SPUR comprennent la publication d'un livre blanc technique, des tests d'interopérabilité avec les plateformes d'IA et un lobbying auprès des législateurs nationaux et européens. Les groupes français, par leur poids dans le paysage médiatique, pourraient faciliter un dialogue avec les autorités françaises et les institutions de l'Union européenne, où le règlement sur l'IA (AI Act) prévoit déjà des obligations de transparence pour les systèmes d'entraînement.
Une riposte coordonnée des éditeurs
La création de SPUR s'inscrit dans une tendance plus large de regroupement des ayants droit face aux plateformes. Aux États-Unis, plusieurs grands journaux ont intenté des actions en justice contre OpenAI pour violation du droit d'auteur. En Europe, des négociations sectorielles sous l'égide du droit voisin – instauré par la directive européenne de 2019 – peinent à aboutir à des accords équitables.
L'initiative SPUR se distingue par son approche technico-juridique : plutôt que de se limiter à des contentieux, elle veut créer un cadre de gestion des droits automatisé et scalable. Les représentants de CMA Media et d'Ouest-France ont souligné que cette coordination internationale est devenue indispensable pour défendre le modèle économique de la presse, alors que l'IA générative menace de capter les revenus publicitaires et abonnements.
Les médias français rejoignent ainsi un collectif qui compte notamment des titres britanniques (The Guardian, Financial Times), allemands (Axel Springer) et nord-américains. L'objectif affiché est de parvenir à un standard mondial d'ici la fin de l'année, afin d'anticiper les futures régulations.