Un groupe international d'économistes, parmi lesquels figure le Français Thomas Piketty, présente ce jeudi un rapport qui dessine un horizon radical pour l'économie mondiale. Le document vise à faire converger les revenus de l'ensemble des pays vers un niveau proche de celui des nations les plus riches aujourd'hui, soit environ 5 000 euros par mois et par habitant, à l'horizon 2100. Les auteurs s'appuient sur le constat d'écarts « immenses » entre les revenus moyens des pays développés et ceux des régions les plus pauvres, mesurés en parité de pouvoir d'achat.
Pour atteindre cet objectif, les chercheurs esquissent une trajectoire de croissance différenciée. Les régions les plus aisées – Amérique du Nord, Océanie, Europe – devraient se contenter d'une croissance annuelle du produit intérieur brut par habitant quasi nulle, comprise entre 0 et 0,5 %. En revanche, les zones les plus défavorisées, telles que l'Afrique subsaharienne, l'Asie du Sud et l'Asie du Sud-Est, devraient enregistrer des taux de croissance de l'ordre de 3 à 4 % par an sur la durée, selon les calculs des auteurs.
Cette convergence suppose une transformation profonde des systèmes de production et de redistribution. Le rapport préconise notamment la mise en place de taxes mondiales : un impôt sur le patrimoine pouvant atteindre 20 % et un impôt sur le revenu allant jusqu'à 90 % pour les plus aisés, qui viendraient s'ajouter aux fiscalités nationales. Les recettes ainsi collectées alimenteraient un « Fonds pour la justice mondiale », une nouvelle institution chargée de financer des investissements massifs, en particulier dans les énergies renouvelables.
La production d'hydrocarbures serait interdite, remplacée par l'énergie éolienne et solaire. Parallèlement, la consommation de biens immatériels – santé, éducation – serait favorisée au détriment des biens matériels, tandis que le temps de travail diminuerait fortement. Ces mesures permettraient, selon les chercheurs, de contenir le réchauffement climatique tout en réduisant les inégalités.
Thomas Piketty, également codirecteur du World Inequality Lab, a reconnu dans un entretien la dimension utopique de cette proposition. « Cela suppose une part d'utopie », a-t-il déclaré, tout en en défendant la nécessité face à l'ampleur des déséquilibres mondiaux. Le rapport s'inscrit dans un contexte où la question des inégalités est de plus en plus débattue au niveau international. L'an dernier, un panel d'experts présidé par le prix Nobel Joseph Stiglitz avait remis aux dirigeants du G20 un document qualifiant les inégalités de revenus et de patrimoine de problème parmi les plus urgents, tout en soulignant les difficultés de mesure liées aux lacunes des données.
En France, les inégalités de revenus après redistribution se sont accrues, au point que le pays se situe désormais au-dessus de la moyenne de l'Union européenne pour le coefficient de Gini, un indicateur de dispersion des revenus. Ce constat, dressé par l'ancien magistrat financier François Ecalle, illustre la tendance mondiale que le rapport entend inverser.
Le document doit être rendu public ce jeudi 4 juin. Il devrait alimenter les discussions des prochains sommets internationaux, même si sa mise en œuvre se heurte à des obstacles politiques et techniques considérables.