Le conseil des ministres franco-allemand, réuni les 16 et 17 juillet sur la base aérienne de Nörvenich, a acté un changement de méthode dans la coopération de défense entre les deux pays. L’échec du programme d’avion de combat commun SCAF, officiellement abandonné en juin, a servi de déclic : exit les grands projets politiques, place à une approche « plus modeste mais plus concrète », selon des termes entendus à l’Élysée.

Des gestes symboliques et opérationnels

Parmi les mesures annoncées, deux avions Rafale français capables d’emporter des armes nucléaires effectueront des missions de ravitaillement en vol au-dessus de l’Allemagne. Ce geste, à la fois symbolique et opérationnel, vise à démontrer la capacité d’intégration des forces et à renforcer la dissuasion partagée. Dans le même esprit, Berlin et Paris ont convenu de développer le projet « Jewel », qui associe la composante spatiale allemande et la composante radar française pour améliorer la détection des tirs de missiles. Ce système doit compenser en partie le désengagement américain de l’OTAN en Europe.

La fin des grands programmes communs

Outre le SCAF, d’autres projets emblématiques lancés en 2017 sont également en voie d’abandon ou de redéfinition. L’Eurodrone, un drone géant très coûteux, pourrait voir la France s’en retirer, tandis que le char du futur MGCS est réorienté vers l’automatisation du combat terrestre. Pour l’heure, seuls le cloud militaire et l’interopérabilité des données semblent survivre du programme SCAF. Les directions de l’armement française (DGA) et allemande (BAAINB) vont créer un bureau commun afin de mieux identifier les besoins partagés avant de lancer des appels d’offres.

Un déséquilibre budgétaire qui inquiète

Cette relance intervient dans un contexte de divergence budgétaire croissante. Le budget allemand de la défense est passé d’environ 56 milliards d’euros avant l’invasion de l’Ukraine à plus de 100 milliards d’euros en 2026. L’Allemagne prévoit d’investir au total plus de 600 milliards d’euros dans sa défense d’ici à 2030, soit plus du double de ce que la France consacrera sur la même période (environ 300 milliards). Cette disparité suscite des inquiétudes à Paris, où plusieurs parlementaires dénoncent un « réarmement nationaliste » de l’Allemagne. « On ne peut pas se défendre contre Poutine avec le déficit zéro », a lancé une source proche du dossier, résumant le dilemme français face à la rigueur budgétaire et aux besoins sécuritaires.

Divergences stratégiques persistantes

Au-delà des chiffres, les deux capitales peinent encore à aligner leurs visions. Du côté allemand, la défense est souvent abordée sous un angle industriel et mercantile, tandis que la France insiste sur une approche stratégique et politique. Cette fracture culturelle, soulignée par plusieurs experts, complique la définition d’une « plus grande intimité stratégique », pourtant affichée comme objectif. Le chancelier Friedrich Merz et le président Emmanuel Macron ont toutefois affirmé leur volonté de ne pas laisser l’échec du SCAF devenir une crise durable. Ils ont notamment évoqué de nouveaux champs de coopération : le nucléaire civil (fusion), l’intelligence artificielle de pointe, la défense antimissile balistique et les frappes en profondeur.

Cap sur une coopération réaliste

Le nouveau cadre, présenté comme « réaliste », repose sur des projets à plus court terme et mieux adaptés aux capacités industrielles de chaque pays. L’intégration d’un Rafale au sein d’une escadre allemande illustre cette philosophie : des exercices concrets plutôt que des prototypes jamais aboutis. Les deux gouvernements entendent aussi profiter de l’élan donné par le désengagement américain pour consolider une « Europe de la défense » crédible. Reste à savoir si ce pragmatisme suffira à combler le fossé qui s’est creusé entre les deux partenaires depuis l’abandon du SCAF.