Le gouvernement allemand a officialisé un plan d'investissement sans précédent dans sa défense, avec une enveloppe de plus de 600 milliards d'euros visée d'ici à 2030. Cette initiative, présentée à la veille d'un sommet de l'Otan, marque un tournant dans la politique de sécurité de Berlin après des décennies de sous-investissement.

Le chancelier Friedrich Merz a annoncé que l'Allemagne allait doubler son budget de défense au cours des quatre prochaines années. « Il s'agit du plus grand effort que nous ayons jamais entrepris pour renforcer nos capacités de défense », a-t-il déclaré. La veille, le président américain Donald Trump avait qualifié les dépenses militaires allemandes de « ridicules ».

Un tiers du budget fédéral consacré à la défense

Selon la trajectoire adoptée en Conseil des ministres, le budget de la défense passera de 109,7 milliards d'euros en 2027 à 183,7 milliards d'euros en 2030. Cette somme représentera environ 30 % du budget total de l'État fédéral. Pour comparaison, dans les années 1970 et 1980, la part de la défense dans le budget total avoisinait 20 %, et après la chute du Mur de Berlin, elle était tombée à environ 10 %. La part du PIB consacrée à l'Otan devrait passer de 2,8 % à 3,5 % en 2029, conformément aux engagements pris par Berlin pour répondre aux exigences de Washington.

Le chancelier a justifié ce choix par la nécessité de faire face à la menace russe. « On ne peut pas se défendre contre Poutine avec le déficit zéro », a-t-il lancé, rompant avec la tradition d'orthodoxie budgétaire allemande. Ce plan sera financé par la dette, un changement de paradigme majeur pour un pays longtemps attaché à la règle du « frein à l'endettement » (Schuldenbremse).

Un « changement d'ère » amplifié

Ce nouvel effort s'inscrit dans le prolongement du « Zeitenwende » (changement d'ère) proclamé par l'ancien chancelier Olaf Scholz après l'invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022. Friedrich Merz entend amplifier cette dynamique alors que la guerre se prolonge et que les relations transatlantiques se tendent sous la présidence de Donald Trump.

L'Allemagne affiche l'ambition de faire de la Bundeswehr « l'armée conventionnelle la plus puissante d'Europe ». Si cette perspective est saluée par les partenaires européens qui attendaient un réarmement allemand, elle suscite aussi des interrogations, voire des craintes, chez certains voisins. En France, la prise de conscience des responsabilités de Berlin est jugée positive après des années d'insuffisance militaire, mais la volonté de domination militaire allemande ravive des inquiétudes historiques. Plusieurs observateurs redoutent que les contrats d'armement profitent en priorité aux industriels allemands.

Un signal ambigu pour les alliés

Lors du sommet de l'Otan, les Européens entendent montrer leur détermination à contribuer à la défense collective. « Et cela devrait être reconnu par quiconque s'intéresse à ces chiffres », a déclaré Friedrich Merz, dans une pique adressée à Donald Trump. Il n'est pas certain que la Maison-Blanche reconnaisse l'effort allemand, alors que les relations transatlantiques sont mises à l'épreuve.

Ce plan militaire massif intervient dans un contexte de fortes tensions budgétaires. Le gouvernement prévoit près de 200 milliards d'euros de nouvelles dettes pour 2027, ce qui alimente les débats en Allemagne sur la soutenabilité financière de ce réarmement. Des voix critiques, comme celle de l'hebdomadaire « Die Zeit », ironisent sur « près d'un euro sur trois pour les chars et les drones ».

En parallèle, Berlin a annoncé un investissement de 16 milliards d'euros dans les drones militaires sur cinq ans, illustrant la volonté de moderniser en profondeur les capacités de la Bundeswehr, de l'infrastructure aux équipements de pointe.

La transformation de la politique de défense allemande, amorcée après l'invasion de l'Ukraine, semble donc s'accélérer. Elle pose désormais la question de l'équilibre au sein de l'Union européenne et de l'Otan, entre nécessité de dissuader la Russie et crainte d'une hégémonie militaire allemande.