Un rare aperçu du fonctionnement interne de la start-up chinoise d’intelligence artificielle DeepSeek a été divulgué cette semaine, grâce à un compte rendu de visite effectuée la semaine dernière par des observateurs extérieurs. Le document, rendu public après avoir été brièvement retiré, dresse le portrait d’une entreprise étonnamment modeste, focalisée sur des préoccupations concrètes et résolument tournée vers l’humain.
Fondée en 2023 par Liang Wenfeng, DeepSeek a d’abord opéré au sein du hedge fund High-Flyer avant de s’en détacher récemment. Son siège se situe à Hangzhou, dans un immeuble de douze étages sans aucun signe distinctif. Aucune marque DeepSeek n’est visible depuis la rue ou dans le hall. Interrogée sur cette discrétion, l’équipe a répondu : « Eh bien, il y a beaucoup d’entreprises dans cet immeuble, et nous ne sommes pas spéciaux. » Une volonté assumée de rester sous les radars.
Une équipe réduite et très jeune
DeepSeek ne compte que 300 employés, soit un ordre de grandeur de moins que son concurrent américain Anthropic. L’entreprise n’envisage pas de grossir rapidement. La visite des laboratoires a révélé une équipe majoritairement jeune, qualifiée d’« excitante et énergique » par les visiteurs. Le responsable de l’infrastructure, notamment, n’a qu’une trentaine d’années et serait considéré comme l’un des meilleurs experts en construction et énergie pour l’IA en Chine.
La start-up fait face à une concurrence féroce de la part d’Alibaba (avec son modèle Qwen), de ByteDance et de Moonshot (Kimi). Selon les témoignages recueillis, les utilisateurs chinois se tournent surtout vers Kimi ou DeepSeek, tandis que les jeunes utilisent des VPN pour accéder à Claude, malgré les restrictions d’Anthropic. Le « poaching » de talents est courant, à l’image de ce qui se pratique aux États-Unis. DeepSeek jouit d’une réputation d’entreprise « très intelligente » et « cool », un peu à la manière d’Anthropic.
Centres d’intérêt et préoccupations
Les équipes de DeepSeek lisent les auteurs occidentaux spécialisés dans l’IA, écoutent des podcasts comme Dwarkesh et suivent le blogueur Gwern. Lors de la rencontre, les responsables ont indiqué n’avoir jamais échangé avec des employés d’Anthropic. Ils ne se montrent pas inquiets d’un scénario d’« AGI hostile » ou de prise de contrôle par une intelligence artificielle. Leur principale préoccupation est le chômage, déjà élevé chez les jeunes en Chine. Interrogés sur d’éventuels tests de « red teaming » sur leurs modèles, ils ont répondu par la négative.
Régulation et perception de l’IA
En Chine, les modèles d’IA ne font pas l’objet d’une régulation directe ; le gouvernement impose plutôt des restrictions sur la manière dont ils peuvent être utilisés dans les logiciels et les services. Les visiteurs ont noté que les réponses de DeepSeek sur des sujets politiques ou sociaux chinois s’alignent souvent sur la ligne du Parti ou interrompent la conversation. Un observateur a attribué ce comportement à une interprétation de la régulation large sur la « préservation de l’harmonie sociale » lors du post-entraînement.
Ambitions modestes
Lorsqu’on leur a demandé quel avait été leur plus grand accomplissement et quels étaient leurs projets de « sortie », les responsables de DeepSeek ont désigné leur modèle R1, lancé en janvier 2025, comme leur fierté majeure. Ils n’ont pas évoqué de future vision ou de nouveau modèle, mais semblaient surtout satisfaits du travail déjà accompli. Ils se contentent pour l’instant de rester environ six mois derrière les entreprises américaines, tout en maintenant un profil bas et une équipe restreinte.
Dans l’ensemble, la Chine semble considérer l’IA comme une technologie parmi d’autres, plutôt que comme un moment de singularité. L’attention nationale reste portée sur les besoins fondamentaux, les infrastructures et l’accès aux médicaments. Les « rêves de singularité » apparaissent comme un luxe ou une considération lointaine.