Une machine comme public prioritaire

Dans une tribune publiée récemment, Fabrice Fries, président de l’Agence France-Presse (AFP), a livré une analyse inédite de l’impact de l’intelligence artificielle sur la production d’informations. Selon lui, l’IA transforme profondément le rapport entre les médias et leur audience : « Avec l’IA, la machine devient un public du journalisme, et même son premier lecteur ». Cette déclaration souligne un basculement où les algorithmes et les modèles de langage consomment désormais en masse les dépêches et articles avant même les humains, ce qui redéfinit la chaîne de valeur de l’information.

Fries n’est pas le seul à tirer la sonnette d’alarme. Lors du 77e congrès mondial de l’Association mondiale des éditeurs de presse (WAN-IFRA), qui s’est tenu à Marseille cette semaine, les dirigeants de grands quotidiens ont exprimé leurs inquiétudes face à l’utilisation non autorisée de leurs contenus par les entreprises d’IA.

Un appel à l’unité des éditeurs

Arthur Gregg Sulzberger, patron du journal new-yorkais, a dénoncé ce qu’il qualifie de « vol éhonté » des articles de presse par les géants de la technologie, sans permission ni compensation. Il a appelé les journaux du monde entier à faire front commun pour défendre leurs droits et la viabilité économique de leur métier. À l’issue de ce congrès, une coalition internationale de trente médias a été annoncée, rejoignant une initiative destinée à peser face aux acteurs de l’IA. Parmi les nouveaux membres figurent le groupe français CMA Media (qui édite « La Tribune », « La Provence », BFMTV et RMC) ainsi que le groupe Sipa Ouest-France. Le groupe suisse Ringier Media, dont la dirigeante Ladina Heimgartner préside également la WAN-IFRA, s’est aussi joint au consortium.

Un métier en pleine mutation

Ladina Heimgartner a estimé que la presse doit prendre les choses en main pour ne pas être dépassée par la révolution numérique. Elle a reconnu que l’IA aura un impact significatif sur les effectifs : « On va avoir moins de journalistes », a-t-elle affirmé, ajoutant que seuls ceux capables d’évoluer feront la différence. Elle a aussi insisté sur la nécessité de restaurer le lien de confiance avec le public, fragilisé par la multiplication des contenus générés automatiquement.

Ces prises de position interviennent dans un contexte où les rédactions cherchent à la fois à intégrer l’IA dans leurs outils et à protéger leurs productions. L’AFP elle-même expérimente des solutions pour créditer et tracer l’origine de ses dépêches face à l’aspiration massive par des modèles de langage. La déclaration de Fabrice Fries, qui fait de la machine un nouveau destinataire, illustre le paradoxe : les médias doivent désormais produire pour des lecteurs algorithmiques tout en conservant leur mission d’information auprès des humains.

Vers une régulation renforcée ?

Le débat sur le cadre légal de l’utilisation des contenus journalistiques par l’IA reste ouvert. En France, le Parlement examine un projet de loi sur l’intelligence artificielle, cible d’un intense lobbying. Les éditeurs réclament des mécanismes de rémunération et de transparence, tandis que les entreprises technologiques défendent la liberté d’entraînement de leurs modèles. La coalition formée à Marseille espère peser sur ces discussions, en s’appuyant sur l’exemple des négociations menées avec Google ou OpenAI dans certains pays.

Pour Fabrice Fries, le constat est clair : l’IA n’est plus un simple outil, mais un acteur à part entière de l’écosystème médiatique. Les journalistes et les éditeurs doivent repenser leur modèle économique et leur relation avec une audience qui n’est plus exclusivement humaine.