Une IA pour trier les dossiers

France Travail a engagé une phase d'expérimentation d'un algorithme destiné à identifier les demandeurs d'emploi devant faire l'objet d'un contrôle prioritaire. L'information a été révélée par l'association La Quadrature du Net, en collaboration avec la cellule investigation de Radio France, qui a eu accès à un document interne détaillant le dispositif. Baptisé « Ciblage du contrôle de la recherche d'emploi », le système repose sur l'analyse automatisée de vingt-six variables pour évaluer chaque dossier.

Parmi les éléments pris en compte figurent les activités déclarées par le demandeur, les entretiens récents, la visibilité de son profil auprès des recruteurs, le niveau de formation, l'intensité et le type de services utilisés auprès de France Travail, l'historique des éventuels manquements ainsi que l'ancienneté de l'inscription. Sur la base de ces critères, le modèle algorithmique assigne à chaque personne l'une des deux étiquettes suivantes : « suspect » ou « non suspect ». Les chômeurs placés dans la première catégorie seront soumis à un contrôle renforcé et prioritaire.

Un objectif chiffré pour 2027

Cette expérimentation s'inscrit dans la volonté de l'exécutif d'augmenter massivement le nombre de contrôles des demandeurs d'emploi. L'ancien Premier ministre Gabriel Attal avait annoncé un objectif d'1,5 million de vérifications à réaliser d'ici 2027. Le recours à l'intelligence artificielle vise à rendre ce processus plus efficace en automatisant la sélection des dossiers à examiner en profondeur. Dans le document interne, France Travail précise que l'IA ne prononce pas elle-même de sanction ; elle se contente de signaler les dossiers jugés suspects, ce qui déclenche ensuite un examen humain.

L'organisme public prévoit également d'étendre l'utilisation de ce modèle à d'autres publics que les seuls demandeurs d'emploi actuellement ciblés. À terme, les listes de personnes à contrôler pourraient être générées automatiquement chaque mois par l'algorithme, et directement transmises aux agents en charge des vérifications.

Des craintes sur les biais et la supervision

Le projet suscite des inquiétudes, notamment de la part de La Quadrature du Net, qui dénonce les risques de dérives liés à l'utilisation de l'intelligence artificielle dans un domaine aussi sensible que le contrôle des chômeurs. L'association pointe le manque de transparence sur les critères retenus et la possibilité que l'algorithme reproduise ou amplifie des biais discriminatoires. Elle estime également que la supervision humaine risque d'être insuffisante face à un système conçu pour traiter un grand volume de dossiers de manière automatisée.

France Travail affirme de son côté vouloir développer un modèle « éthique » et assure que l'IA n'est qu'un outil d'aide à la décision. Cependant, les critiques mettent en avant l'absence de garanties explicites sur l'équité du profilage et sur la manière dont les 26 variables sont pondérées. Le document interne ne détaille pas le poids respectif de chaque facteur, ce qui alimente les interrogations sur la logique de classification.

Un précédent controversé

Ce n'est pas la première fois qu'un algorithme de profilage est testé dans le cadre des politiques publiques d'emploi. Plusieurs pays européens ont déjà expérimenté des outils similaires, avec des résultats contrastés et des polémiques récurrentes sur la protection des données et la stigmatisation de certaines catégories de chômeurs. En France, le sujet est d'autant plus sensible que le gouvernement a multiplié les annonces ces dernières années en faveur d'un renforcement des contrôles et des sanctions.

L'expérimentation est pour l'instant menée à titre interne. Aucun calendrier n'a été communiqué pour un éventuel déploiement à grande échelle. France Travail n'a pas officiellement commenté les informations révélées par La Quadrature du Net et Radio France. Les défenseurs des droits des demandeurs d'emploi appellent à un débat public sur l'encadrement de ces technologies avant leur généralisation.