Un silence radiophonique de près de quatre heures, suivi d’une phrase d’excuse affichée à l’écran : c’est par ce geste inédit que la chaîne publique hongroise M1 a marqué, mardi 7 juillet, la fin d’une ère. Mercredi, le Premier ministre Péter Magyar a détaillé les premières mesures d’une réforme qui vise à démanteler l’appareil de propagande édifié par son prédécesseur Viktor Orbán.
« Aujourd’hui marque la fin des émissions de propagande sur les plateformes des médias publics », a déclaré Péter Magyar. Peu après 16 heures, M1 avait cessé d’émettre pour diffuser un message sobre : « Les médias publics ne devraient pas mentir. Nous sommes désolés de l’avoir fait. » L’écran est resté noir jusqu’à environ 20 heures, heure à laquelle des programmes normaux ont repris.
Un système de propagande démantelé
Pendant seize ans, les médias publics hongrois ont servi de relais à la communication d’Orbán, distillant des thèses complotistes, des discours anti-UE, des stéréotypes racistes et des attaques contre des opposants ou des minorités. Les contenus évoquaient parfois la propagande d’avant-guerre ou celle des médias d’État russes, selon des observateurs.
La réforme annoncée par Péter Magyar ne se limite pas à une simple déclaration d’intention. Dès mercredi, le gouvernement a ordonné la dissolution de onze « fondations d’intérêt public » qui contrôlaient l’audiovisuel public via des conseils de surveillance. Ces entités, créées sous Orbán, étaient l’instrument juridique de la mainmise politique sur l’information.
Parallèlement, le budget des médias publics a été réduit des quatre cinquièmes. Conséquence directe : environ 80 % des journalistes et des personnels ont déjà quitté leur poste, soit par licenciement, soit en acceptant des indemnités de départ.
Un nouveau cadre pour l’audiovisuel
La gestion des infrastructures et des fréquences a été confiée à une nouvelle autorité, baptisée Szupervízum, placée sous le contrôle de l’Autorité nationale des médias et des télécommunications. Celle-ci dépendra à son tour de l’autorité des jeux de hasard et des concessions – un choix justifié par le gouvernement comme garant d’une plus grande indépendance.
Pour l’avenir, Péter Magyar a esquissé la création d’un nouveau service public audiovisuel, reposant non plus sur des fondations politiques mais sur une fondation publique dotée d’un conseil de surveillance composé de « personnalités respectées ». Les nominations sont en cours : Balázs Ország, ancien attaché culturel à Bruxelles, a été pressenti pour diriger la télévision publique, tandis que Gabriella Trans, figure reconnue de la société civile, pourrait prendre la tête de la radio. Balázs Martini et Gábor Barabás superviseraient respectivement les contenus numériques et la stratégie éditoriale.
Réactions et défis
L’Union européenne, qui avait engagé plusieurs procédures contre la Hongrie pour violation de la liberté des médias, a salué ces réformes. Bruxelles étudie désormais la possibilité de débloquer des fonds européens gelés, conditionnés au rétablissement de l’État de droit.
Mais la tâche est immense. Les médias publics ont été vidés de leurs talents et de leur crédibilité. Le nouveau gouvernement doit aussi composer avec un paysage médiatique encore très polarisé, où les médias privés proches d’Orbán, comme le groupe Mediaworks, continuent de diffuser sans restriction.
L’ancien ambassadeur hongrois à l’Union européenne, Balázs Hidvéghi, a proposé une loi garantissant que le budget des médias publics ne puisse plus être réduit unilatéralement par le gouvernement. De son côté, le parlementaire Dávid Der a plaidé pour une « clause de conscience » permettant aux journalistes de refuser des commandes contraires à l’éthique.
À court terme, le vide laissé par la disparition de la propagande pose également un problème pour les prochaines échéances électorales. Sans le relais public, les partis politiques devront recourir à d’autres canaux pour leurs campagnes. Le calendrier électoral – des élections locales sont prévues en 2027 – s’annonce ainsi comme le premier test grandeur nature de la réforme.
Un exemple pour l’Europe ?
Si la Hongrie réussit cette transition, elle pourrait servir de modèle à d’autres pays confrontés à l’instrumentalisation des médias publics, comme la Pologne voisine ou la Géorgie, où le parti au pouvoir a récemment muselé l’audiovisuel public après l’adoption d’une loi liberticide.
Pour l’heure, le geste symbolique de l’écran noir et des excuses reste fragile. Il faudra des mois, voire des années, pour reconstruire une institution digne de ce nom. Mais une chose est sûre : le monopole de la parole officielle est brisé.