Les suppressions de postes s’accélèrent dans le secteur technologique américain, et les dirigeants d’entreprise ne manquent pas d’invoquer l’intelligence artificielle pour les justifier. Selon des données compilées par le site Layoffs.fyi, plus de 150 sociétés ont déjà supprimé au moins 115 000 emplois depuis le début de l’année 2026. Meta, Coinbase et Block ont chacun réduit leurs effectifs d’au moins 10 % ces derniers mois, soit environ 13 000 postes au total, en mettant en avant pour partie l’IA.

Pourtant, un examen plus attentif révèle que ces décisions coïncident souvent avec d’autres difficultés ou choix stratégiques. Meta s’est par exemple détournée de son pari sur le métavers, qui lui a coûté près de 80 milliards de dollars. De son côté, le dirigeant de Coinbase, Brian Armstrong, a reconnu que son entreprise était confrontée à un « marché baissier » pour les crypto-monnaies. Quant à Block, Jack Dorsey a admis que la société avait trop recruté pendant la pandémie, triplant ses effectifs entre 2019 et 2022.

Wall Street séduit par le récit de l’IA

Pour les analystes et les économistes, la rhétorique de l’IA sert souvent d’écran de fumée. Les marchés financiers étant actuellement très favorables aux récits liés à l’intelligence artificielle, les entreprises y voient un moyen de justifier des coupes qui visent en réalité à renforcer leurs bénéfices ou à masquer des erreurs passées. Mark Mahaney, analyste chez Evercore, estime que l’argument de l’IA constitue « une excuse commode », ajoutant que « certaines de ces sociétés ne sont pas forcément les mieux gérées ; elles ont peut-être trop embauché ou perdu des parts de marché ».

Des licenciements malgré des profits records

Le cas de Meta est particulièrement emblématique. L’entreprise a doublé ses effectifs entre 2019 et 2022, passant à environ 87 000 personnes, avant de réduire progressivement ses équipes dédiées à la réalité augmentée et virtuelle. En mai dernier, elle a licencié 8 000 personnes (10 % de ses employés), alors même que son bénéfice trimestriel avoisinait les 27 milliards de dollars. Parallèlement, Meta prévoit d’investir entre 125 et 145 milliards de dollars cette année dans des dépenses d’investissement, notamment des centres de données, soit plus du double de l’année précédente. Le groupe a également réaffecté 7 000 salariés à des projets d’IA et incite ses employés à adopter ces outils, intégrant leur utilisation dans les évaluations de performance. « Nous voyons de plus en plus d’exemples où une ou deux personnes construisent en une semaine ce qui aurait auparavant nécessité des dizaines de personnes pendant des mois », a déclaré Mark Zuckerberg lors d’une conférence téléphonique avec des investisseurs.

Ava Sazanami, ancienne employée de Meta, juge que l’IA sert « dans une certaine mesure d’excuse », soulignant que ces coupes interviennent en dépit de « profits record ». D’après elle, l’IA « ne coûte en réalité pas moins d’argent ».

Une lame de fond dans l’ensemble du secteur

Snap a supprimé 1 000 postes en avril. Son dirigeant, Evan Spiegel, a justifié cette décision par la nécessité d’atteindre la rentabilité — objectif que l’entreprise n’a rempli que trois fois depuis son entrée en Bourse en 2017 — tout en affirmant que l’IA améliorait l’efficacité au sein de « petites équipes utilisant des outils d’IA pour progresser de manière significative ».

Intuit a licencié environ 3 000 personnes le mois dernier afin de consacrer davantage de ressources à ses « grands paris », dont l’expansion de sa « plateforme native IA », selon les termes de son directeur général, Sasan Goodarzi. Cisco a supprimé 4 000 postes tandis que son PDG, Chuck Robbins, annonçait investir « dans l’utilisation de l’IA par nos employés dans l’ensemble de l’entreprise ». Microsoft a proposé une retraite anticipée à près de 7 % de ses effectifs américains (plusieurs milliers de personnes), alors qu’elle prévoit de dépenser environ 190 milliards de dollars cette année en dépenses d’investissement.

Cloudflare s’est montrée plus directe. Son directeur général, Matthew Prince, a indiqué dans une note interne que les 1 100 suppressions de postes n’étaient « pas un exercice de réduction des coûts ni une évaluation de la performance individuelle », mais une restructuration en vue de « l’IA agentique ».

Un débat qui persiste

Si l’innovation technologique provoque effectivement des transformations dans l’emploi, les experts demeurent partagés sur la part réelle imputable à l’IA dans les vagues actuelles de licenciements. Entre rationalisation stratégique, pression des actionnaires et réorganisation autour de l’intelligence artificielle, la frontière reste floue. Une chose est certaine : le rythme des suppressions de postes ne faiblit pas, et le récit de l’IA constitue, pour de nombreux dirigeants, un alibi commode face à des décisions souvent motivées par des considérations plus traditionnelles.