Jean Ziegler, sociologue suisse et figure emblématique de l'altermondialisme, est mort à l'âge de 92 ans. Sa disparition a été annoncée ces derniers jours, suscitant de nombreuses réactions dans le monde politique et intellectuel.
Né en 1934 à Thoune, en Suisse, Jean Ziegler a marqué la vie intellectuelle helvétique par ses positions radicales contre le capitalisme et les institutions financières internationales. Professeur de sociologie à l'Université de Genève, il s'est fait connaître du grand public par ses ouvrages à succès, dont "La Suisse lave plus blanc" et "Les nouveaux maîtres du monde".
Un parcours engagé
Sa carrière a été jalonnée d'engagements forts. Membre du Parti socialiste suisse, il a siégé au Conseil national, la chambre basse du parlement fédéral, de 1963 à 1967. Par la suite, il a été élu au Conseil des États, la chambre haute, de 1967 à 1971, puis à nouveau au Conseil national de 1981 à 1987. Parallèlement, il a été député au Parlement européen de 1979 à 1983.
Cependant, c'est à l'échelle internationale que Jean Ziegler a acquis une notoriété mondiale. De 2000 à 2008, il a occupé le poste de Rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l'alimentation. Dans ce cadre, il a dénoncé avec vigueur les causes structurelles de la faim dans le monde, pointant du doigt les spéculations financières sur les matières premières agricoles et les politiques des institutions de Bretton Woods. Ses rapports, souvent acerbes, ont provoqué des controverses, notamment lorsqu'il a qualifié certaines pratiques des multinationales agroalimentaires de "crimes contre l'humanité".
Une voix critique contre les puissants
Jean Ziegler n'a cessé de dénoncer ce qu'il appelait "l'oligarchie financière" et les inégalités croissantes entre le Nord et le Sud. Dans ses nombreux livres et conférences, il plaidait pour un renversement des rapports de force et une redistribution des richesses. Sa verve polémique et son style incisif lui ont valu autant d'admirateurs que de détracteurs. En Suisse, il était souvent qualifié d'"accoucheur des mauvaises consciences", tant il mettait en lumière les compromissions de son pays avec les régimes dictatoriaux et les capitaux frauduleux.
Ses critiques ne se limitaient pas à la finance. Il s'en est également pris régulièrement à l'Organisation mondiale du commerce (OMC), au Fonds monétaire international (FMI) et à la Banque mondiale, qu'il accusait de maintenir les pays pauvres dans une dépendance économique. Pour lui, la faim dans le monde n'était pas une fatalité, mais le résultat de choix politiques délibérés.
Hommages et controverses
À l'annonce de son décès, plusieurs personnalités politiques suisses et internationales lui ont rendu hommage. Le président de la Confédération suisse a salué la mémoire d'un "intellectuel passionné et libre", tout en prenant ses distances avec certaines de ses positions les plus radicales. Des figures de la gauche mondiale ont également exprimé leur tristesse, saluant en lui un "combattant infatigable pour la justice sociale".
Cependant, Jean Ziegler restait une figure clivante. Ses positions, parfois jugées simplistes ou démagogiques, lui ont valu de nombreuses critiques, y compris au sein de la gauche suisse. Certains lui reprochaient une certaine naïveté dans son analyse des régimes autoritaires, notamment lorsqu'il prenait la défense de dirigeants comme le Libyen Mouammar Kadhafi ou le Cubain Fidel Castro.
Un héritage intellectuel
Avec la disparition de Jean Ziegler, c'est une certaine conception de l'intellectuel engagé qui s'éteint. Ses livres continueront d'alimenter les débats sur la mondialisation, les inégalités et la souveraineté alimentaire. Bien que ses solutions aient souvent été contestées, son diagnostic sur les déséquilibres du système mondial a influencé toute une génération de militants et de chercheurs.
Sa vie et son œuvre resteront marquées par cette conviction inébranlable : un autre monde est possible, à condition de dénoncer sans relâche les injustices et les puissants qui les perpétuent.