Une dette record pour un pari colossal

L’industrie de l’intelligence artificielle, qui engloutit des centaines de milliards de dollars par an dans les centres de données, les puces et les réseaux, repose de plus en plus sur l’endettement. Selon des données financières récentes, les grandes entreprises technologiques ont vu leur dette cumulée doubler pour atteindre environ 350 milliards de dollars. Cette manne a notamment permis de financer la construction massive de centres de données par les « hyperscalers » – ces acteurs comme Alphabet, Amazon, Meta, Microsoft et Oracle.

Depuis le début de l’année 2025, ces cinq groupes, auxquels s’ajoutent Nvidia et SpaceX, ont émis pour plus de 300 milliards de dollars d’obligations. Nvidia, chef de file des puces pour l’IA, a réalisé sa première émission d’obligations en cinq ans, pour un montant de 25 milliards de dollars le mois dernier. SpaceX, qui a intégré l’IA après le rachat de xAI, a également placé 25 milliards de dollars d’obligations juste après son introduction en Bourse record.

Un appétit des investisseurs qui se refroidit

Ce recours massif au crédit intervient alors que l’enthousiasme des investisseurs obligataires semble s’essouffler. Amazon a dû, début juillet, proposer un surcroît de rendement de 18 à 21 points de base sur ses obligations les plus longues pour attirer les acheteurs. La demande n’a atteint que 2,5 fois le montant offert, contre 3,2 fois lors d’une émission précédente en mars. « Les investisseurs résistent », ont résumé des analystes de Bank of America dans une note.

Plus largement, le ratio de couverture – le nombre d’ordres d’achat par dollar d’obligations émis – a chuté de près de 5 fois en février 2026 à moins de 2 fois en juillet, selon Torsten Slok, économiste en chef chez Apollo Global. Ce dernier estime que les investisseurs pourraient exiger des primes de risque plus élevées pour absorber l’afflux supplémentaire de titres.

Les prévisions sont pourtant à une accélération : les cinq plus grands hyperscalers pourraient émettre 300 milliards de dollars par an dans les années à venir, contre 175 milliards en 2026, selon les estimations de JPMorgan. L’agence prévoit même 375 milliards de dollars de produits d’emprunt entre 2026 et 2030.

Oracle sous pression, Microsoft mieux armé

Parmi les acteurs les plus exposés, Oracle se distingue par sa situation financière dégradée. L’agence de notation S&P Global a abaissé la note de la société le 9 juillet, la plaçant à un cran seulement du statut d’obligation spéculative. Cette dégradation reflète l’ampleur des dépenses consacrées aux centres de données d’IA. Selon des calculs basés sur des données FactSet, la valeur des participations de Larry Ellison, fondateur d’Oracle, a fondu d’environ 230 milliards de dollars depuis septembre.

À l’opposé, Microsoft conserve une note « Triple A », supérieure à celle du gouvernement américain. « Microsoft part d’une situation financière bien meilleure qu’Oracle », a souligné Mariya Entina, gestionnaire de portefeuille chez DoubleLine. « Il est essentiel de disposer de suffisamment d’informations pour pouvoir distinguer les situations. »

L’IA, moteur de croissance mais aussi de fragilité

Ces investissements massifs ne sont pas sans retombées. Selon une estimation de JPMorgan Asset Management, les dépenses liées à l’IA contribueraient à hauteur d’environ 1,1 point de pourcentage à la croissance économique américaine. Les secteurs des semi-conducteurs, de l’ingénierie, des services publics et de l’énergie en bénéficient directement.

Mais la question de la soutenabilité de cette dette se pose. Alors que les marchés actions ont connu des secousses, certains observateurs craignent que la bulle d’investissement ne repose sur un endettement croissant. La capacité des entreprises à honorer ces échéances, si les rendements exigés augmentent, reste incertaine. Le ralentissement de la demande obligataire constitue un signal d’alerte pour une industrie qui semble déterminée à continuer d’emprunter pour financer sa croissance.