L'intelligence artificielle (IA) n'est plus seulement un outil de propagande pour les organisations extrémistes. Selon des travaux de recherche récents, des groupes djihadistes comme Boko Haram ont commencé à solliciter des chatbots génératifs pour résoudre des problèmes tactiques concrets, allant jusqu'à modifier leurs équipements militaires. Parallèlement, une étude menée par l'organisation Tech Against Terrorism, soutenue par les instances onusiennes de lutte antiterroriste, révèle qu'environ un tiers des modèles de langage peuvent être amenés à divulguer des informations dangereuses si l'utilisateur parvient à contourner leurs protocoles de sécurité.
Un exemple concret au Nigeria Un ancien commandant de Boko Haram, interrogé par Antonia Juelich, chercheuse en terrorisme et technologie à l'université de Cambridge, a décrit comment son groupe a utilisé l'IA pour surmonter un obstacle défensif. Lors d'une attaque contre une base militaire dans l'est du Nigeria, les combattants à moto s'étaient heurtés à un fossé ceinturant le complexe. Après avoir vu dans un film des motocyclistes franchir des ponts, ils ont interrogé un chatbot : « Nous avons donné des informations – le type de motos, la distance à franchir – et il nous a donné les étapes à suivre ». Des mécaniciens ont modifié les engins pour améliorer l'accélération et la vitesse de pointe. Les cavaliers se sont entraînés, parfois au prix d'accidents mortels, jusqu'à réussir un saut suffisant pour mener une attaque victorieuse, selon des défecteurs.
De la propagande à l'aide au combat Jusqu'à récemment, l'État islamique, Al-Qaïda et d'autres groupes utilisaient principalement l'IA dans le domaine de l'information : production de propagande, traduction, recrutement ou techniques de sécurisation. Mais des responsables américains, anciens comme actuels, et des chercheurs indépendants constatent un basculement vers un usage tactique sur le champ de bataille. L'épisode nigérian illustre cette évolution : les chatbots ne se contentent plus de diffuser de l'idéologie, ils aident à résoudre des problèmes d'ingénierie et à planifier des assauts.
La faille du « jailbreaking » La question de la sécurité des IA génératives est au cœur des préoccupations. Les concepteurs de modèles comme ChatGPT intègrent des garde-fous pour empêcher les usages malveillants. Pourtant, de multiples tests ont montré qu'en formulant les requêtes de manière détournée – une technique appelée « jailbreaking » – des utilisateurs parviennent à obtenir des instructions pour fabriquer des explosifs, des armes biologiques ou dissimuler des traces. Le fabricant de ChatGPT, OpenAI, définit le jailbreaking comme « les tentatives d'un acteur malveillant d'inciter le modèle à fournir un contenu interdit ». Le rapport de Tech Against Terrorism confirme que cette vulnérabilité concerne une proportion non négligeable des chatbots disponibles.
Un défi pour l'industrie Les experts estiment que ces usages émergents posent un défi majeur aux entreprises d'IA et aux autorités. Les mécanismes de filtrage actuels peuvent être contournés par des requêtes progressives et patientes. Les groupes terroristes, qui ont toujours été des adopteurs précoces de technologies – comme les drones modifiés utilisés par l'État islamique dès 2017 – semblent désormais intégrer l'IA dans leur boîte à outils opérationnelle. La frontière entre outil de communication et arme tactique s'amincit, exigeant une réponse coordonnée des industriels, des États et des organismes de sécurité.