Alors que le Congrès américain s’apprête à légiférer sur l’encadrement de l’intelligence artificielle, une guerre d’influence sans précédent se joue dans les urnes. Des comités d’action politique liés aux deux géants concurrents de l’IA, OpenAI et Anthropic, dépensent massivement lors des élections législatives de mi-mandat, dans l’espoir de modeler la future majorité parlementaire.

Une primaire new-yorkaise au cœur de la bataille

À New York, une primaire démocrate pour un siège à la Chambre des représentants est devenue l’épicentre de ce conflit. Le candidat Alex Bores, ingénieur et ancien conseiller municipal, se présente comme un technophile favorable à une régulation mesurée. Son camp bénéficie du soutien de groupes proches d’OpenAI, qui prônent un développement rapide et peu restrictif de l’IA. En face, des organisations alignées sur Anthropic – une entreprise fondée par d’anciens responsables d’OpenAI, soucieuse de sécurité – inondent la circonscription de publicités appelant à un contrôle strict.

Les analystes décrivent cette primaire comme un test grandeur nature des rapports de force entre deux visions antagonistes : d’un côté, une approche « accélérationniste » qui mise sur l’innovation ouverte et la compétitivité ; de l’autre, une école « prudentielle » qui exige des garde-fous avant tout déploiement à grande échelle.

Des sommes colossales pour influencer les votes

Selon les rapports de financement de campagne, les super PACs affiliés aux deux camps ont déjà versé plusieurs millions de dollars dans les publicités, les opérations de terrain et les enquêtes d’opinion. Bien que les montants exacts varient selon les déclarations, les observateurs s’accordent à dire que ces dépenses dépassent largement ce qui avait été observé dans les cycles précédents pour des sujets technologiques.

Le phénomène ne se limite pas à New York. Des dizaines de circonscriptions serrées à travers le pays – du Michigan à l’Arizona – voient arriver des annonces politiques ciblées, souvent financées par des entités dont les liens avec les entreprises d’IA ne sont pas toujours transparents. Les électeurs sont exposés à des messages contrastés : certains clips vantent la révolution de l’IA générative et ses bienfaits économiques, d’autres dénoncent les risques de désinformation, de perte d’emploi et de dérive autoritaire.

Un Congrès sous pression

Cette offensive électorale intervient alors que plusieurs projets de loi sur l’IA stagnent au Capitole. Les commissions parlementaires peinent à trouver un consensus sur le degré de régulation à adopter. Les partisans d’une approche légère – souvent soutenus par OpenAI – veulent éviter des contraintes qui freineraient l’innovation et la position américaine face à la Chine. À l’inverse, les tenants d’une régulation stricte – portés par Anthropic et des groupes de la société civile – réclament des obligations de transparence, des tests de sécurité obligatoires et un moratoire sur les applications les plus risquées.

L’issue des primaires et des élections générales pourrait donc déterminer quel courant l’emportera à Washington. Les experts estiment que la nouvelle composition du Congrès, issue du scrutin de novembre, influencera directement le calendrier et le contenu des futures lois sur l’IA.

Une « guerre par procuration » aux contours troubles

Le terme de « guerre par procuration » est désormais utilisé par plusieurs observateurs pour décrire ce conflit indirect : les entreprises d’IA ne s’affrontent pas directement, mais financent des candidats qui porteront leurs couleurs une fois élus. Cette stratégie permet d’éviter une confrontation frontale tout en maximisant l’impact politique.

Les critiques dénoncent un risque de capture du processus législatif par des intérêts privés. « Les électeurs ne savent pas toujours qui se cache derrière ces publicités », regrettent des militants pour la transparence. De leur côté, les entreprises justifient ces dépenses par la nécessité de faire entendre la voix de l’innovation dans un débat public qu’elles jugent souvent mal informé.

Quoi qu’il en soit, la course à l’influence est lancée. Et le verdict des urnes pourrait bien redessiner le paysage politique de l’IA pour les années à venir.