La Jordanie est devenue une cible de choix pour l’Iran ces derniers jours, avec une série d’attaques qui ont fait deux morts et plusieurs dizaines de blessés parmi les soldats américains stationnés sur son sol. Dans la nuit de lundi à mardi, les sirènes d’alerte ont retenti dans plusieurs régions du pays, selon un communiqué de l’armée jordanienne. Celle-ci a affirmé avoir intercepté et abattu trois missiles en provenance d’Iran qui violaient l’espace aérien jordanien. Un quatrième projectile s’est écrasé dans une zone inhabitée, sans faire de victimes.

Ces frappes s’inscrivent dans une escalade qui a débuté la semaine précédente. Le premier tir a visé un bâtiment résidentiel de la base aérienne du Roi Fayçal, blessant cinq militaires américains. Le lendemain, un second missile a touché une base dans l’est du pays, endommageant plusieurs hélicoptères Blackhawk. Deux jours plus tard, des barrages iraniens ont pris pour cible la base aérienne Muwaffaq Salti, située près d’Azraq et considérée comme un hub stratégique pour l’US Air Force : une vingtaine de soldats ont été blessés en se précipitant vers les abris. Enfin, vendredi, la même installation a été frappée de nouveau, provoquant la mort de deux militaires américains et en blessant quatre autres.

Pourquoi la Jordanie est-elle devenue une cible prioritaire ?

Selon plusieurs analystes, la raison principale réside dans le rôle croissant joué par le royaume dans les opérations américaines contre Téhéran. Alors que d’autres alliés régionaux des États-Unis – notamment les pétromonarchies du Golfe – ont restreint l’utilisation de leurs bases et de leur espace aérien, Washington a transféré une partie de ses effectifs depuis Bahreïn, les Émirats arabes unis et le Qatar vers la Jordanie et Israël. Le Pentagone compte désormais près de 4 000 soldats américains déployés en Jordanie, selon un rapport du Congrès américain.

La dépendance de la Jordanie vis-à-vis de l’aide étrangère américaine la place en position de faiblesse. « La Jordanie, en raison de son accord de sécurité avec les États-Unis et de la relation très déséquilibrée que Washington entretient avec elle, n’est pas en mesure de dire non », a expliqué Omid Memarian, analyste spécialiste de l’Iran au sein du centre de réflexion DAWN, basé à Washington. Pour Erwin van Veen, chercheur principal à l’Institut Clingendael de La Haye, l’Iran « s’est réservé le droit de riposter contre tout État de la région qui héberge des actifs ou des bases militaires américaines – et la Jordanie en fait partie ». Il ajoute que les options du roi Abdallah II sont très limitées, le royaume se trouvant dans un équilibre précaire face à la menace iranienne.

Une menace concrète qui a provoqué l’évacuation d’Aqaba

Dimanche, l’ambassade des États-Unis en Jordanie a signalé une « menace spécifique et crédible » qui a conduit à l’évacuation de l’aéroport international et du port maritime d’Aqaba. Les défenses antiaériennes jordaniennes ont ensuite neutralisé trois missiles iraniens, tandis qu’un quatrième est retombé dans une zone inhabitée.

Téhéran a revendiqué ces frappes. L’agence de presse Fars, proche des Gardiens de la révolution, a indiqué que vendredi une attaque de drones avait visé des réservoirs de carburant sur la base américaine d’Azraq, et que des missiles et drones avaient ciblé des abris pour avions. Les semaines précédentes, l’Iran avait affirmé avoir visé des systèmes radar et de communication utilisés par les forces américaines.

Un dilemme stratégique pour Amman

La Jordanie est l’un des huit pays arabes abritant en permanence des installations militaires américaines. Longtemps alliée discrète de Washington dans le domaine du renseignement et de la lutte antiterroriste, elle se retrouve aujourd’hui en première ligne d’un conflit qui s’étend. Alors que les pays du Golfe, eux-mêmes ciblés par l’Iran, hésitent à autoriser de nouvelles opérations américaines depuis leur sol, Amman ne peut guère refuser. Le royaume hachémite, dépourvu de ressources énergétiques et fortement tributaire de l’aide financière américaine, doit naviguer entre sa dépendance stratégique envers Washington et la menace directe que fait peser Téhéran sur sa sécurité.