Le 14 juin 2026, les électeurs suisses se prononceront sur une initiative populaire inédite : plafonner la population résidente permanente à 10 millions de personnes d'ici 2050. À la fin de l'année 2025, le pays comptait environ 9,1 millions d'habitants. Portée par l'Union démocratique du centre (UDC), cette proposition, officiellement intitulée « Non à une Suisse à 10 millions ! (Initiative durabilité) », prévoit deux paliers de mesures contraignantes.
Si la population dépasse 9,5 millions de personnes avant 2050, le Conseil fédéral et le Parlement devront prendre des mesures dans les domaines de l'asile et du regroupement familial. Ils devront également invoquer ou négocier des clauses de sauvegarde et des exemptions dans les accords internationaux qui contribuent à la croissance démographique. En cas de franchissement du seuil des 10 millions pendant deux années consécutives, la Suisse serait tenue de dénoncer l'accord sur la libre circulation des personnes avec l'Union européenne, après un délai de deux ans. Cette rupture entraînerait automatiquement la caducité des autres accords bilatéraux I, et remettrait en cause la participation suisse aux accords de Schengen et de Dublin, compromettant la coopération en matière de sécurité et d'asile.
L'initiative, qualifiée de « durable » par ses promoteurs, s'inscrit dans un contexte de forte immigration. Depuis l'introduction de la libre circulation des personnes en 2002, la population a augmenté de près de 2 millions de personnes, principalement grâce à des travailleurs venus de l'UE. Plus de 30 % des résidents permanents sont nés à l'étranger. Selon les autorités fédérales, les entreprises et les institutions publiques, comme les hôpitaux et les maisons de retraite, recrutent souvent ces travailleurs qualifiés dans l'UE en raison d'une pénurie de main-d'œuvre locale.
L'UDC, principal artisan de ce texte, y voit une réponse aux conséquences de la croissance : pénurie de logements et hausse des loyers dans les villes, transports en commun saturés, routes engorgées et perte d'espaces verts. Lors d'une convention du parti à Maienfeld, le vice-président Thomas Matter a déclaré : « Tous les problèmes majeurs de notre pays sont directement ou indirectement liés à l'explosion incroyable de la population. » Ancien banquier ayant travaillé chez Merrill Lynch à New York et à Londres avant de fonder des banques en Suisse, Matter a été impliqué dans une enquête pour délit d'initié, classée sans suite. Il est considéré comme l'initiateur du plafonnement.
Les sondages récents indiquent que jusqu'à 52 % des personnes interrogées soutiennent l'initiative. Pourtant, les conséquences économiques et diplomatiques seraient considérables. La libre circulation des personnes est le pilier des relations bilatérales avec l'UE. Un économiste du travail de l'École polytechnique fédérale de Zurich, Michael Siegenthaler, a estimé qu'il est « tout à fait probable que l'Union européenne annule l'ensemble des accords bilatéraux » en cas de dénonciation de la libre circulation. L'UE est le premier partenaire commercial de la Suisse, et les accords actuels couvrent des domaines allant du transport aérien à la reconnaissance mutuelle des diplômes.
À l'inverse, de nombreux démographes soulignent que la plupart des pays européens sont confrontés à la dépopulation et non à la surpopulation. Emilio Zagheni, directeur de l'Institut Max-Planck de démographie, a relevé que « la plupart des pays européens sont préoccupés par l'autre problème – la dépopulation ». La Suisse se distingue par son attractivité, avec le sixième PIB par habitant le plus élevé au monde selon la Banque mondiale.
Le débat oppose donc deux visions : l'une, portée par l'UDC, qui privilégie la préservation des ressources et du cadre de vie ; l'autre, défendue par les milieux économiques et une partie de la classe politique, qui met en garde contre une rupture avec l'UE et un affaiblissement de la prospérité suisse. La votation du 14 juin 2026 s'annonce comme un moment clé pour la démocratie directe helvétique et pour l'avenir des relations entre la Suisse et ses voisins européens.