Un partenaire devenu indispensable
La guerre en Ukraine, déclenchée en 2022, puis le retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis en 2024 ont propulsé l’industrie de défense turque au premier plan. Alors que la base industrielle et technologique de défense européenne peine à augmenter sa production, Ankara comble une partie des besoins en fournissant drones, véhicules blindés, munitions et armes légères. Sans pouvoir rivaliser avec les États-Unis, la Russie, la France ou le Royaume-Uni sur les systèmes les plus sophistiqués (avions de chasse, sous-marins, chars de combat), la Turquie est devenue un fournisseur de premier ordre pour une Europe qui cherche à se réarmer dans l’urgence.
Le sommet annuel de l’Otan, qui se déroule les 7 et 8 juillet à Ankara, illustre ce nouveau statut. Initialement prévu dans le cadre d’une rotation entre les 32 États membres, cet événement dans la capitale turque – placée sous état de siège pour éviter toute manifestation – apparaît comme une consécration pour le président Recep Tayyip Erdogan. Ce dernier, surnommé « le chef » par ses partisans, se pose volontiers en médiateur dans les crises régionales, qu’il s’agisse du conflit russo-ukrainien, des tensions dans les Balkans ou des crises au Moyen-Orient.
Une dérive autoritaire de plus en plus marquée
Mais derrière cette stature internationale, la situation intérieure se dégrade. Vingt-trois ans de pouvoir sans partage ont usé le leader de l’AKP (Parti de la justice et du développement). Le chômage explose et l’inflation atteint 30 %. Face à ces difficultés, Erdogan s’est engagé dans une fuite en avant autoritaire, selon les termes d’un chercheur interrogé. L’armée, la justice, les universités, une grande partie des médias et les principaux groupes économiques sont placés sous son contrôle direct.
Les autorités turques ont procédé, ces dernières semaines, à des dizaines d’arrestations visant des avocats, des opposants politiques, des étudiants, des militants écologistes et des journalistes. L’humoriste Deniz Göktas, très populaire, a été arrêté pour un sketch jugé insultant envers le chef de l’État, qui a totalisé plus de neuf millions de vues.
Cette répression massive contre la société civile et le monde de la culture s’accompagne d’une mise à l’écart des valeurs fondatrices de l’Union européenne et de l’Otan. « La Turquie était déjà depuis des années une démocratie illibérale, à l’instar de la Hongrie de Viktor Orbán, mais elle se dirige désormais vers un poutinisme aux couleurs turques, à la fois nationaliste et religieux », analyse l’universitaire Ahmet Insel, auteur de La nouvelle Turquie d’Erdogan (La Découverte). Selon lui, le régime s’apparente à « une autocratie plébiscitaire avec des partis d’opposition dociles au Parlement et quelques espaces de libertés autorisés pour que les alliés occidentaux, notamment européens, ferment les yeux et acceptent Erdogan dans la photo de famille ».
L’équation géopolitique turque
Pour l’Alliance atlantique, la Turquie est toujours plus stratégique – elle contrôle l’accès à la mer Noire via les détroits du Bosphore et des Dardanelles, et joue un rôle clé dans la lutte contre le terrorisme et la gestion des flux migratoires – mais l’autoritarisme de son hyperprésident complique la donne. Car l’Otan ne repose pas seulement sur des impératifs militaires ; elle se fonde aussi sur des valeurs communes, à commencer par le respect de l’État de droit.
Entrée dans l’Otan en 1952, la Turquie a toujours su tirer parti de sa situation géographique au carrefour de l’espace post-soviétique, des Balkans et du Moyen-Orient. Jamais depuis la fin de la guerre froide, elle n’a été aussi incontournable. Mais jamais non plus, son régime ne s’est autant éloigné des principes de ses alliés. L’ouverture des négociations d’adhésion à l’Union européenne, en octobre 2005, était alors accompagnée d’importantes réformes démocratiques ; ces dernières se sont depuis enlisées.
Ainsi, le sommet d’Ankara met en lumière la double face de la Turquie : partenaire indispensable face aux crises, mais partenaire encombrant du fait de ses dérives autoritaires. Les Européens, qui doivent composer avec cette équation, oscillent entre pragmatisme et inquiétude face à un allié qui devient, selon une formule rapportée, « toujours plus indispensable et toujours plus insupportable ».