Le Parti de la prospérité, au pouvoir en Éthiopie, a remporté une large victoire lors des élections législatives qui se sont déroulées ce mois-ci. Selon les résultats officiels, la formation du Premier ministre Abiy Ahmed a obtenu 438 des 501 sièges en jeu, ce qui lui assure de conserver la direction du gouvernement. Le chef de l'État doit être investi pour un nouveau mandat au début du mois d'octobre.
Cette victoire électorale, attendue par les observateurs, a été saluée par les partisans du dirigeant, qui mettent en avant les performances économiques et les progrès en matière de sécurité alimentaire réalisés sous sa conduite. Le gouvernement projette une croissance de plus de 10 % pour l'année 2026, l'un des rythmes les plus rapides du continent africain.
Un contexte sécuritaire dégradé
Le scrutin a toutefois été marqué par de graves tensions. Le jour du vote, 143 bureaux de vote n'ont pas ouvert dans les deux régions les plus peuplées du pays, l'Amhara et l'Oromia, en raison de préoccupations sécuritaires liées à la présence de groupes armés. Les milices Fano, en Amhara, et l'Armée de libération oromo (OLA), interdite, en Oromia, ont rejeté le processus électoral et ses résultats. Ces deux régions sont le théâtre d'insurrections violentes et meurtrières qui ne montrent aucun signe d'apaisement.
La région du Tigré, au nord du pays, a quant à elle été totalement exclue du scrutin. La commission électorale a invoqué des « conditions défavorables » pour justifier cette absence. Cette région de six millions d'habitants, qui compte 38 circonscriptions, se remet encore de la guerre civile de 2020-2022, qui a fait des centaines de milliers de morts selon les estimations de chercheurs et du médiateur de l'Union africaine. Bien qu'un accord de paix ait mis fin aux hostilités en novembre 2022, les relations entre le gouvernement fédéral et le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) restent exécrables. Chaque camp accuse l'autre de violer les termes de l'accord. En mai, le principal parti politique du Tigré a d'ailleurs pris des mesures pour reprendre le contrôle de l'administration régionale, ce qui constitue une violation de l'accord, selon des responsables éthiopiens et des analystes, qui mettent en garde contre un risque de nouveaux troubles.
Des tensions régionales croissantes
À ces défis internes s'ajoute une détérioration des relations entre l'Éthiopie et l'Érythrée, pays voisin au nord. Asmara accuse désormais Addis-Abeba d'ambitions impérialistes, alors que le Premier ministre éthiopien a évoqué à plusieurs reprises ces dernières années la nécessité pour son pays, enclavé depuis l'indépendance de l'Érythrée en 1993, de retrouver un accès à la mer Rouge. Dans un revirement majeur, l'Érythrée s'est alliée aux dirigeants du Tigré, ce qui laisse craindre, en cas de nouveau conflit, un scénario où ces deux forces se rangeraient du même côté.
Par ailleurs, l'implication présumée de l'Éthiopie dans la guerre civile au Soudan voisin ajoute à la complexité de la situation. Plusieurs rapports ont accusé Addis-Abeba de soutenir l'une des factions en conflit, les Forces de soutien rapide (FSR), ce que le gouvernement éthiopien a constamment démenti. De leur côté, l'Érythrée et les forces tigréennes sont considérées comme proches de l'armée soudanaise, qui combat les FSR. Cette configuration crée un « cocktail toxique », selon les termes d'analystes, qui pourrait déstabiliser l'ensemble de la région.
Un bilan contrasté pour le Prix Nobel de la paix
Abiy Ahmed, désigné en 2018 après des manifestations de masse contre la coalition au pouvoir depuis des décennies, a d'abord été salué pour ses réformes. Il a libéré des journalistes, des militants et des prisonniers politiques, et levé les interdictions frappant de nombreux partis. Ces actions lui ont valu le Prix Nobel de la paix en 2019, décerné notamment pour avoir mis fin aux hostilités avec l'Érythrée.
Cependant, ses opposants et des organisations de défense des droits humains l'accusent d'avoir inversé ces acquis en détenant à nouveau des journalistes et en fermant des organisations de la société civile. Les années récentes ont été marquées par des violences dans plusieurs régions du pays, organisées sur une base ethnique. Le dirigeant, aujourd'hui âgé de 49 ans, semble donc faire face à un avenir politique incertain, malgré sa victoire électorale, alors que les foyers de tension se multiplient à l'intérieur et aux frontières du pays.