Le projet d'avion de combat franco-allemand, pièce maîtresse du Système de combat aérien du futur (SCAF), est officiellement abandonné. La décision a été prise par le chancelier allemand Friedrich Merz et le président français Emmanuel Macron lors d'un sommet la semaine dernière, a annoncé Berlin lundi. Les deux dirigeants ont constaté que les entreprises impliquées « ne peuvent pas parvenir à un accord », selon des sources gouvernementales allemandes.
Lancé en 2017 par Angela Merkel et Emmanuel Macron, le programme devait incarner une coopération de défense d'un genre nouveau entre les deux puissances européennes. L'objectif était de mutualiser les ressources et de réduire la dépendance du continent vis-à-vis de partenaires extérieurs, notamment les États-Unis. « C'est une révolution », avait alors déclaré Emmanuel Macron. « Mais nous n'avons pas peur des révolutions quand elles sont pacifiques, bien pensées et destinées à durer. »
Des divergences industrielles et opérationnelles profondes
Au fil des années, les divergences se sont accumulées entre les principaux industriels du programme : le français Dassault Aviation et l'européen Airbus, qui représentait également l'Allemagne et l'Espagne, partenaire tardif du projet. Les désaccords portaient sur le contrôle du projet et la répartition des tâches. En France, Dassault était considéré comme le maître d'œuvre principal, mais des rapports indiquent que le groupe français aurait cherché à obtenir une position dominante, ce qui a nourri les tensions. L'analyste allemand Nico Lange a estimé que le problème venait de Dassault, jugeant que « les choses se passent bien avec d'autres entreprises françaises ». Dassault n'a pas encore commenté la situation.
Au-delà des frictions entre industriels, les besoins militaires des deux pays se sont révélés inconciliables. La France souhaitait un appareil « petit et léger », capable d'apponter sur le porte-avions Charles de Gaulle, tandis que l'Allemagne privilégiait un chasseur plus gros, conçu pour la supériorité aérienne. Cette divergence opérationnelle, relevée par Christoph Bergs, analyste au Royal United Services Institute (Rusi), a contribué à rendre l'accord introuvable.
Un contexte stratégique bouleversé
Le contexte de défense européen a profondément évolué depuis le lancement du projet. L'invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022 et les pressions répétées de l'administration américaine pour que l'Europe assume davantage sa propre sécurité ont conduit l'Allemagne à augmenter massivement ses dépenses militaires. Cette manne financière a renforcé la position de l'industrie allemande, rendue moins encline à faire des concessions.
Dès février, le chancelier Friedrich Merz avait publiquement remis en cause la pertinence du programme. « Aurons-nous encore besoin d'un avion de combat piloté dans vingt ans ? », s'interrogeait-il sur le podcast Machtwechsel. « En avons-nous encore besoin, étant donné que nous devrons le développer à grands frais ? »
L'Élysée a exprimé des « regrets » que les industriels n'aient pas réussi à mener le projet à bien, tout en affirmant que « la coopération franco-allemande en matière de défense et de sécurité est essentielle pour les deux pays, ainsi que pour nos partenaires européens ». Berlin a indiqué que des « éléments centraux » du SCAF, hors avion de combat, pourraient être maintenus, sans toutefois en préciser la nature.
Un coup dur pour l'autonomie stratégique européenne
Cet échec porte un coup à la crédibilité de l'Europe en matière de défense commune. Le projet SCAF était présenté comme un exemple de la capacité du continent à agir de manière stratégique et solidaire. L'abandon de l'avion de combat intervient à un moment où les relations transatlantiques se dégradent et où la menace russe demeure.
Christoph Bergs a estimé que, malgré une « échéance inopportune », les pays concernés ont désormais l'occasion de « réévaluer » leurs besoins à l'aune des évolutions technologiques récentes. L'avenir de la coopération industrielle franco-allemande dans le secteur de la défense reste incertain, mais les deux capitales ont réaffirmé leur volonté de poursuivre une collaboration étroite en matière de sécurité.