Londres – La justice britannique a prononcé un verdict de non-culpabilité à l’encontre de Diezani Alison-Madueke, 65 ans, figure majeure du secteur pétrolier nigérian et ancienne présidente de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep). Après un procès de plusieurs mois devant la Southwark Crown Court, le jury l’a acquittée de cinq chefs d’accusation pour corruption et d’un chef de conspiration en vue de commettre des actes de corruption.

Un procès qui a ébranlé l’enquête britannique

L’ex-ministre était poursuivie par la National Crime Agency (NCA) britannique pour avoir accepté, selon l’accusation, des avantages en nature – séjours dans des propriétés de luxe, vols en jet privé, dépenses somptuaires – de la part de six hommes d’affaires pétroliers, en échange de contrats publics lucratifs au Nigeria. L’acte d’accusation ne retenait toutefois pas de charges contre ces intermédiaires. Le parquet n’a pas non plus apporté la preuve que des contrats avaient été attribués en contrepartie de ces faveurs.

La défense de la ministre a soutenu que les biens reçus n’étaient pas des pots-de-vin mais des avances de frais professionnels, toujours remboursés au Nigeria selon elle. Diezani Alison-Madueke a affirmé devant la cour qu’elle n’avait « jamais demandé, pris ni sollicité de pot-de-vin d’aucune sorte ». Elle a décrit son rôle comme celui d’une conseillère en décoration intérieure auprès des hommes d’affaires, et non comme une bénéficiaire de dons.

Des éléments clés manquants

Plusieurs éléments ont fragilisé l’accusation. La défense a souligné que des documents essentiels, saisis au domicile de l’ex-ministre à Abuja, n’avaient jamais été produits par les autorités nigérianes. Ces pièces, selon la défense, auraient prouvé le remboursement des dépenses. L’ancien président nigérian Goodluck Jonathan, qui avait nommé Alison-Madueke à son poste, a fourni une déclaration écrite indiquant qu’il était d’usage que des tiers financent les déplacements et l’hébergement des ministres en mission officielle.

La NCA s’est vu refuser l’accès intégral à la perquisition du domicile de la mise en cause à Abuja, un fait que les avocats de la défense ont qualifié de compromission de l’enquête dès ses débuts.

Deux autres acquittements et un contexte tendu

Frère aîné de l’ancienne ministre, Doye Agama, 69 ans, archevêque d’une église pentecôtiste de Manchester, a également été acquitté du chef de conspiration en vue de corruption. De même, Olatimbo Ayinde, cadre du secteur pétrolier âgé de 54 ans, a été jugé non coupable de corruption et de corruption d’un agent public étranger.

Le procès a été marqué par des interruptions et des tensions. L’avocat de la défense, Jonathan Laidlaw, a dénoncé l’absence de poursuites engagées par le Nigeria contre sa cliente, et a souligné qu’elle avait été « prisonnière de fait » au Royaume-Uni pendant près de onze ans, sans pouvoir travailler ni voyager. Il a critiqué l’inaction de la NCA qui n’a pas requis l’extradition des six hommes d’affaires impliqués.

Une icône africaine acquittée

Diezani Alison-Madueke – surnommée « Madam due process » (Madame procédure régulière) – s’est présentée au tribunal comme un modèle pour les femmes africaines et une combattante infatigable contre la corruption. Première femme à siéger au conseil d’administration de Shell au Nigeria en 2006, elle a été ministre du Pétrole de 2010 à 2015, devenant la deuxième personnalité politique du pays. En 2014, elle a pris la présidence de l’Opep.

« Dans une société très patriarcale, voir une femme aux commandes était un gros problème », a-t-elle déclaré à la barre, soutenant que cela faisait d’elle une cible d’opposants masculins non identifiés. Le verdict met fin à ce qu’elle a appelé « un cauchemar », mais la décision constitue un revers pour les enquêtes anticorruption de la NCA, qui a consacré treize années à ce dossier.

Questions en suspens

Le verdict laisse des interrogations. Pourquoi les six hommes d’affaires n’ont-ils pas été poursuivis ? Pourquoi le Nigeria n’a-t-il pas lui-même intenté une action ? Et surtout, comment l’absence de preuves matérielles a-t-elle pu anéantir une enquête aussi longue ? Ces questions restent sans réponse, mais le procès a mis en lumière les fragilités des mécanismes internationaux de lutte contre la corruption, tiraillés entre souveraineté nationale et coopération judiciaire.