Dans le parc Tompkins Square, au cœur de l’East Village new-yorkais, plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées un dimanche soir pour assister à une représentation théâtrale artisanale intitulée « Luddite Recreations ». La scène est dominée par un immense visage en papier mâché coiffé d’une couronne, dont la robe de rideaux sert également de coulisses aux comédiens. Cette pièce retrace l’histoire du mouvement luddite, né au début de la révolution industrielle anglaise, lorsque des artisans et ouvriers du textile s’opposèrent à l’introduction des machines, un conflit réprimé avec violence par la monarchie britannique.

Cet événement marque l’ouverture du « Summer of Ludd », un festival d’une semaine qui se déroule jusqu’au 5 juillet dans le même parc et dans quelques lieux voisins. Au programme : ateliers pour apprendre à flirter et sortir sans applications, séances de raccommodage, ou encore initiation à la lutte contre les centres de données. L’objectif affiché est d’inciter les participants à délaisser leur téléphone et à renouer avec une vie collective hors ligne.

Règles strictes et absence de publicité numérique

Dès le début de la pièce, un acteur incarnant le poète Lord Byron, qui avait soutenu les luddites, a énoncé les règles de la semaine : être présent, et surtout aucun téléphone, enregistrement ou photographie autorisé. Aucun des événements, y compris la pièce, n’a fait l’objet d’une annonce en ligne. La promotion s’est faite exclusivement par des affiches dans le quartier proclamant « only in real life! » (uniquement dans la vie réelle) et par des livrets déposés dans des espaces communautaires, comme le Museum of Reclaimed Urban Space, qui documente l’histoire militante du quartier.

L’ambiance est résolument artisanale. Un petit orchestre, composé de personnes vêtues d’accessoires aux couleurs de la fierté LGBTQ+, joue sur le côté. Une table expose une dizaine de fanzines abordant des sujets aussi variés que la manière de quitter Spotify, le rôle des technologies de surveillance dans les écoles ou les raisons pour lesquelles « l’IA générative craint ».

Une génération en quête de déconnexion

Le nouveau mouvement luddite est désormais fortement associé à la génération Z, la première à avoir grandi entièrement entourée de technologies numériques. Paradoxalement, ou peut-être à cause de cela, certains jeunes deviennent de plus en plus critiques à l’égard de l’omniprésence du numérique. Une étude menée par le Pew Research Center en 2025 indique qu’en 2024, 48 % des adolescents interrogés estimaient que les réseaux sociaux avaient des effets négatifs sur les personnes de leur âge, contre 32 % en 2022.

Parmi le public du parc, on trouve non seulement des jeunes, mais aussi des participants à la Pride, des familles et des anciens militants de l’East Village. L’un d’eux explique à sa voisine la signification de « Bella Ciao », que l’orchestre vient d’entamer.

Le festival, bien que modeste par sa taille – environ 300 personnes présentes pour la pièce d’ouverture –, illustre une tendance plus large de rejet des grandes plateformes technologiques. Les organisateurs misent sur des rencontres authentiques et une vie sociale non médiée par les écrans, un message qui semble trouver un écho auprès d’une partie des jeunes générations, lasses de la surveillance et de la marchandisation de leurs données.