Un réseau structuré
Le tribunal correctionnel de Paris examine à partir de ce mardi une affaire de vols organisés de livres anciens et de manuscrits rares, impliquant six citoyens géorgiens. Les faits, qui se seraient déroulés sur plusieurs années, concernent des établissements situés dans au moins dix pays européens. Les enquêteurs estiment que le groupe formait « un réseau criminel structuré » et que ses membres agissaient avec une méthode particulièrement soignée.
La technique des substituts indétectables
Selon l’acte d’accusation, les prévenus visitaient des bibliothèques de conservation, repéraient des ouvrages de grande valeur — notamment des éditions originales du XIXᵉ siècle — et dérobaient les exemplaires authentiques après avoir glissé à leur place des contrefaçons réalisées avec un soin extrême. Ces copies, fabriquées à l’aide de techniques modernes de reproduction, étaient conçues pour tromper l’œil du bibliothécaire : papier vieilli artificiellement, tranchefiles imitées, reliures anciennes refaites, voire numérisation des pages afin d’en reproduire l’usure et les annotations manuscrites. Les experts judiciaires ont relevé que certaines copies ne pouvaient être distinguées des originaux qu’après un examen approfondi.
Des œuvres de Pouchkine et Dostoïevski en ligne de mire
Parmi les pièces dérobées ou visées figurent des éditions originales d’Alexandre Pouchkine, dont un exemplaire du « Prisonnier du Caucase » daté de 1833, ainsi que des ouvrages de Fiodor Dostoïevski et d’autres auteurs russes majeurs. Les enquêteurs soupçonnent que ces livres étaient ensuite revendus à des collectionneurs ou à des intermédiaires en Russie, où la demande pour de telles raretés bibliophiliques est élevée. Le montant total du préjudice serait estimé à plusieurs centaines de milliers d’euros.
Des ramifications au-delà des frontières
L’enquête, menée conjointement par des services français, géorgiens et d’autres polices européennes, a mis au jour un circuit complexe : les suspects auraient agi dans des bibliothèques universitaires, des fonds patrimoniaux et des institutions culturelles en France, en Allemagne, en Suisse, en Italie, en Autriche, en République tchèque, en Pologne, ainsi que dans les pays baltes. En France, les investigations se sont concentrées sur la Bibliothèque nationale de France et plusieurs bibliothèques municipales classées. Les perquisitions ont permis de saisir des faux, des outils de reproduction et des correspondances évoquant des transactions avec des acheteurs présumés basés à Moscou et à Saint-Pétersbourg.
Des profils variés et un rôle clé au sein du groupe
Les six prévenus, âgés de 28 à 55 ans, comparaissent libres sous contrôle judiciaire. L’un d’eux, un Géorgien de 42 ans résidant à Tbilissi, est présenté comme le coordinateur présumé : il aurait planifié les cibles, fourni les faux et organisé la logistique des déplacements. Un autre, ancien bibliothécaire formé en Ukraine, serait le technicien chargé de la reproduction et du vieillissement des documents contrefaits. Les autres membres seraient des « repéreurs » et des « convoyeurs » chargés d’introduire les copies dans les établissements et d’y subtiliser les originaux. La défense conteste pour partie l’accusation de réseau structuré, affirmant qu’il s’agissait d’initiatives individuelles et non coordonnées.
Un procès technique et diplomatique
L’audience, prévue pour durer trois semaines, va nécessiter l’audition d’experts en bibliophilie, en police technique et scientifique, ainsi que de représentants des institutions spoliées. La dimension internationale du dossier impose également des commissions rogatoires et des confrontations avec des enquêteurs étrangers. Les autorités géorgiennes, qui ont collaboré à l’enquête, suivent le procès avec attention : elles ont déjà mis en cause dans des affaires similaires d’autres ressortissants soupçonnés d’avoir ciblé des bibliothèques en Europe centrale. Ce procès parisien s’inscrit dans une série de dossiers judiciaires ouverts depuis 2023 en France, en Lituanie et en Roumanie, où des techniques analogues de substitution ont été constatées.
Un préjudice culturel et financier
Au-delà de la valeur monétaire des ouvrages, les bibliothèques spoliées déplorent la perte irréparable d’exemplaires uniques, parfois annotés de la main de leur auteur. Une responsable d’une bibliothèque parisienne, auditionnée durant l’instruction, a déclaré que « ces livres étaient des témoins de l’histoire littéraire et leur disparition laisse une cicatrice dans le patrimoine collectif ». Les prévenus encourent jusqu’à dix ans d’emprisonnement et une amende de 150 000 euros pour les faits les plus graves de vol en bande organisée et de recel.