Un paradoxe footballistique
Tandis que les projecteurs de la Coupe du monde de la FIFA 2026 illuminent les stades nord-américains, une question revient, lancinante, pour les amateurs de football indiens : leur pays, le plus peuplé de la planète avec 1,4 milliard d'habitants, parviendra-t-il jamais à se qualifier pour le tournoi ? La réponse, pour l'heure, est négative. Jamais la sélection nationale masculine – surnommée les « Tigres bleus » – n'a dépassé le stade des tours préliminaires des éliminatoires asiatiques.
Pourtant, la passion pour le ballon rond est bien réelle dans plusieurs États indiens, comme le Bengale-Occidental, le Kerala ou Goa. L'engouement se mesure aussi au nombre croissant de journalistes indiens accrédités pour couvrir l'événement, malgré l'absence de leur équipe nationale. La FIFA elle-même a envoyé une équipe de négociateurs de haut niveau en Inde pour y conclure un accord de dernière minute pour la diffusion en direct des matchs, consciente de l'importance stratégique de ce marché.
« On nous demande souvent, dans la tribune de presse, si l'Inde joue au football. La plupart nous connaissent comme une nation de cricket », confie un journaliste sportif indien chevronné, ayant couvert quatre Coupes du monde.
Un classement en berne et une ligue en crise
Le constat sportif est sévère : l'équipe nationale indienne pointe au-delà de la 100e place au classement mondial de la FIFA. Dans le même temps, la principale compétition professionnelle du pays traverse une zone de turbulences, se retrouvant sans sponsor et contrainte de céder ses droits médiatiques à un prix dérisoire.
« On peut dire que le football indien a atteint un nouveau point bas », résume un récent documentaire consacré au sujet. Pourtant, la pratique amateur, elle, demeure très vivace.
Des lacunes structurelles pointées du doigt
Baichung Bhutia, ancien capitaine emblématique de l'équipe nationale, ne ferme pas la porte à un avenir meilleur. « Oui, l'Inde peut tout à fait jouer la Coupe du monde, rien n'est impossible », affirme-t-il. Il souligne que le nombre de places réservées à l'Asie est passé à huit (auxquelles s'ajoute une neuvième équipe, l'Irak, issue des barrages interconfédérations) dans le nouveau format à 48 équipes. Des nations comme l'Ouzbékistan et la Jordanie participent désormais à la phase finale. « Pour cela, il faudra beaucoup de travail », prévient-il.
Selon Bhutia, le talent ne manque pas dans un pays aussi vaste que l'Inde. « Ce qui fait défaut, c'est un écosystème adapté. Nous n'avons pas de programme de développement sérieux à la base, assorti d'une vision à long terme. C'est le sport d'équipe le plus populaire au monde, et il faudra du temps pour que les résultats se manifestent. »
Le cricket, un concurrent de poids
Shyam Thapa, 78 ans, ancien attaquant réputé pour ses retournés acrobatiques, a contribué à la dernière grande médaille continentale de l'Inde, le bronze aux Jeux asiatiques de 1970. Lui aussi insiste sur la nécessité d'un programme de développement durable. « J'ai moi-même dirigé une académie de jeunes pendant des années et je peux témoigner que plus les enfants pratiquent tôt, plus les chances de trouver des talents sont grandes. Mais qu'a fait la Fédération indienne de football (AIFF) pour mettre en place un tel système ? », s'interroge-t-il.
L'ancien joueur déplore également un phénomène sociétal : les parents des classes moyenne et supérieure orientent de plus en plus leurs enfants vers le cricket plutôt que le football, freinant ainsi l'éclosion de nouveaux talents.
Un avenir incertain mais pas désespéré
L'Inde partage ce paradoxe avec sa voisine, la Chine, deuxième pays le plus peuplé du monde, également absente du Mondial 2026. Pour inverser la tendance, les observateurs s'accordent sur la nécessité d'investir massivement dans la détection et la formation des jeunes, de professionnaliser la gouvernance du football et de sortir de l'ombre écrasante du cricket. L'absence de l'Inde dans le tournoi mondial est bien plus qu'une simple curiosité : elle révèle les défis structurels d'un géant qui peine à convertir sa démographie en succès sportif.