Le détroit d'Ormuz, passage obligé pour une part considérable du transport maritime mondial de pétrole et de gaz naturel liquéfié, a vu sa fréquentation chuter de manière spectaculaire ces derniers mois en raison des tensions géopolitiques dans la région. Si une reprise rapide du trafic est évoquée par plusieurs chancelleries, les économistes avertissent que les effets sur l'inflation seront loin d'être immédiats.
Des chaînes logistiques profondément désorganisées
La fermeture de facto du détroit a contraint les armateurs à emprunter des itinéraires alternatifs beaucoup plus longs, notamment via le cap de Bonne-Espérance. Ce détour allonge les trajets de plusieurs semaines, ce qui a provoqué une pénurie de navires disponibles et une flambée des taux de fret. Selon les experts du secteur maritime, même si les navires pouvaient repasser par Ormuz dès demain, le rééquilibrage du marché du transport prendrait plusieurs mois. Les cargos actuellement positionnés sur des routes alternatives ne peuvent pas faire demi-tour du jour au lendemain : ils doivent achever leur voyage en cours avant de pouvoir reprendre la route historique.
Un choc d'offre pétrolier aux effets durables
Au-delà du transport, c'est l'offre même de pétrole qui a été réduite. Plusieurs pays producteurs riverains ont dû réduire leur production faute de pouvoir exporter dans des conditions normales. Les stocks mondiaux de brut se sont contractés, et les prix du baril ont bondi. Les analystes estiment que la reconstitution de ces stocks prendra au moins un trimestre, même après une réouverture complète du détroit. De plus, les raffineries, confrontées à des approvisionnements irréguliers, ont dû adapter leurs processus, ce qui entraîne des coûts supplémentaires qui se répercuteront sur les prix à la pompe.
L'onde de choc sur les marchés agricoles
La perturbation du trafic en mer Rouge et dans le golfe Persique n'a pas seulement affecté les hydrocarbures. Le fret de céréales, d'engrais et de produits manufacturés a également été touché. Les contrats à terme sur le blé et le maïs ont grimpé, et les prix des engrais azotés, dont une part significative est produite dans les pays du Golfe, ont augmenté. Les agriculteurs européens et asiatiques, qui dépendent de ces intrants, font face à une hausse de leurs coûts de production qui se répercutera sur les denrées alimentaires dans les mois à venir.
L'inflation sous-jacente déjà élevée
Les économistes distinguent l'inflation dite « sous-jacente », qui exclut les prix volatils de l'énergie et des produits alimentaires, de l'inflation globale. Or, la hausse des coûts de transport et des matières premières s'est déjà diffusée dans une large gamme de biens, des plastiques aux composants électroniques. Ce phénomène, appelé « effet de second tour », est particulièrement difficile à résorber. Les entreprises, confrontées à des marges comprimées, ont déjà répercuté une partie de ces hausses dans leurs prix de vente. Même si les coûts de transport revenaient à leur niveau d'avant-crise, les prix des biens manufacturés ne devraient pas baisser : ils cesseront simplement d'augmenter aussi vite.
Des anticipations d'inflation ancrees à la hausse
Autre facteur de persistance : les anticipations d'inflation des ménages et des entreprises. Après plusieurs mois de chocs successifs, les acteurs économiques ont intégré la hausse des prix dans leurs comportements. Les syndicats réclament des augmentations de salaires pour compenser la perte de pouvoir d'achat, ce qui pourrait déclencher une spirale prix-salaires. Les banques centrales, conscientes de ce risque, pourraient maintenir une politique monétaire restrictive plus longtemps, ce qui freinerait la demande et, par ricochet, l'inflation, mais au prix d'une croissance plus faible.
Les assurances des gouvernements
Les autorités des pays consommateurs de pétrole ont multiplié les déclarations rassurantes, affirmant que la situation était « temporaire » et que les prix allaient « rapidement » revenir à la normale. Cependant, plusieurs responsables ont reconnu en privé que l'impact sur l'inflation se ferait sentir pendant au moins un an. Un haut fonctionnaire européen a ainsi expliqué que « même dans le scénario le plus optimiste, la désinflation sera lente et progressive ». D'après les projections des économistes, l'inflation globale dans la zone euro pourrait encore s'établir autour de 4 % à la fin de l'année, contre un objectif de 2 % fixé par la Banque centrale.
Des mesures d'urgence limitées
Pour tenter d'atténuer le choc, certains gouvernements ont recouru à des mesures ponctuelles : subventions aux carburants, baisse des taxes, ou déstockage de réserves stratégiques. Ces dispositifs ont un coût budgétaire élevé et ne traitent pas les causes structurelles de l'inflation. Ils permettent de lisser l'impact à court terme, mais ne résolvent pas les goulets d'étranglement logistiques ni la rareté de certaines matières premières.
Conclusion
La réouverture du détroit d'Ormuz, si elle se concrétise, constituera indéniablement une bonne nouvelle pour l'économie mondiale. Mais elle ne sera pas une solution miracle. Les effets cumulés des perturbations logistiques, du choc d'offre pétrolier, de la hausse des prix des denrées agricoles et des anticipations d'inflation laissent présager un retour à la normale long et graduel. Les consommateurs devront s'attendre à des prix élevés pendant encore de nombreux mois, malgré une éventuelle amélioration des flux maritimes.