La National Portrait Gallery de Londres a annoncé le retrait d’une œuvre vidéo de l’artiste Helen Cammock, lauréate du prix Turner, à la suite d’une vive polémique sur la caractérisation du rôle de Winston Churchill lors de la famine du Bengale de 1943. Le film, intitulé « Persistence », était présenté depuis dix mois dans le cadre de l’exposition « Artists First: Contemporary Perspectives on Portraiture », dont la clôture était initialement prévue en août.

Dans cette vidéo, Helen Cammock, qui en assure la narration, établit un parallèle entre la conduite du chef de guerre Oliver Cromwell au XVIIe siècle et celle de Churchill. Elle y déclare que Cromwell a « affamé les gens en masse, un peu comme la famine volontaire de la population indienne par Winston Churchill ». Le film de quarante minutes — trente-huit minutes selon une source — ne contient qu’une seule référence directe à Churchill.

Une lettre ouverte de l’historien Andrew Roberts

L’historien Andrew Roberts, auteur d’une biographie de Churchill, a adressé le 16 juin une lettre ouverte à la galerie, cosignée par plus de cinquante membres actuels et anciens de la Chambre des lords, parmi lesquels Nicholas Soames, petit-fils de l’ancien Premier ministre. La missive qualifie l’œuvre d’« attaque idéologique » et d’« historiquement grotesque ». Andrew Roberts accuse également l’artiste de dénigrer « quelqu’un que beaucoup considèrent comme le plus grand Britannique ». Dans des déclarations publiques, il a contesté l’imputation à Churchill de la famine du Bengale, rappelant que celle-ci avait été provoquée par un cyclone et que le Premier ministre avait, selon lui, ordonné à son cabinet de guerre de faire tout son possible pour aider les sinistrés.

La position de l’artiste et de la galerie

Helen Cammock a justifié son travail en affirmant que « questionner, défier et explorer les idées et les histoires est vital pour une société saine, et l’art en est un élément intrinsèque ». Elle a souligné que son œuvre « nous invite à réfléchir à qui est honoré et valorisé, et à qui ne l’est pas ; à quelles histoires sont racontées, et à quelles autres ne le sont pas ». La National Portrait Gallery a précisé que le retrait de l’œuvre avait été décidé par l’artiste elle-même lundi, et que les vues exprimées dans le film ne reflètent pas nécessairement celles de l’institution. Le musée a également indiqué respecter à la fois la décision de l’artiste et les opinions de ceux qui se sont offusqués du contenu.

La famine du Bengale, un débat historique persistant

La famine du Bengale de 1943, qui a causé la mort d’environ trois millions de personnes dans l’est de l’Inde, reste un sujet de controverse académique. L’économiste Amartya Sen, prix Nobel et survivant enfant de cette famine, a soutenu que la pénurie n’était pas due à un manque de vivres mais à une flambée des prix. Certains historiens estiment que les politiques mises en œuvre par le gouvernement britannique, notamment les réquisitions de riz pour soutenir l’effort de guerre et la priorité donnée à d’autres théâtres du conflit, ont aggravé la catastrophe. D’autres, comme Andrew Roberts, contestent cette lecture et mettent en avant les efforts humanitaires ordonnés par Churchill.

Réactions et suites

Un plaignant anonyme avait déjà adressé une réclamation à la galerie, qui avait répondu en défendant l’œuvre comme une « réflexion personnelle » de l’artiste. La controverse a été largement relayée par la presse nationale britannique la semaine précédant le retrait. Helen Cammock, qui a remporté le Turner Prize en 2019, a également cité Nina Simone en déclarant que « le devoir d’un artiste, pour ce qui me concerne, est de refléter son époque », ce qui implique parfois de « revisiter, d’enquêter et de défier ».