L'Europe se trouve dans une situation délicate sur le front des semi-conducteurs. Alors qu'elle accuse déjà un retard dans la production de puces, elle doit composer avec des pressions contradictoires venues de Pékin et de Washington, selon une étude publiée jeudi par l'Institut d'études de sécurité de l'Union européenne (EUISS) et le groupe de réflexion Institut Montaigne.
Le rapport, réalisé dans le cadre du projet « Chips Diplomacy Support Initiative » financé par l'Union européenne sur une durée de dix-huit mois, identifie deux menaces principales. D'une part, les restrictions que la Chine impose sur les matières premières essentielles à la fabrication des semi-conducteurs fragilisent les chaînes d'approvisionnement européennes. D'autre part, la dépendance du continent vis-à-vis des technologies américaines suscite des inquiétudes croissantes à Bruxelles.
Un double risque stratégique
La Chine dispose d'un quasi-monopole sur plusieurs éléments critiques – comme les terres rares ou certains matériaux de purification – nécessaires à la production de puces. En cas de conflit commercial ou diplomatique, Pékin pourrait restreindre ces exportations, paralysant des usines en Europe. Parallèlement, les concepteurs américains de semi-conducteurs (tels que ceux qui élaborent les architectures de processeurs) dominent le marché, et les entreprises européennes utilisent massivement ces technologies. Cette dépendance expose l'UE à des décisions unilatérales de Washington, notamment en matière d'exportation ou de sanctions.
Les réponses européennes en cours
Face à cette situation, l'Union européenne a déjà engagé plusieurs actions. Le Chips Act européen, adopté ces dernières années, vise à doubler la part de l'Europe dans la production mondiale de semi-conducteurs d'ici 2030, en mobilisant des financements publics et privés. Plusieurs projets d'implantation de grandes usines ont vu le jour, comme celui d'Intel à Magdebourg, en Allemagne, ou celui de TSMC à Dresde. Ces initiatives doivent permettre de réduire la dépendance vis-à-vis de l'Asie et des États-Unis.
Cependant, le rapport souligne que ces efforts pourraient être entravés par les tensions géopolitiques actuelles. Les États-Unis, dans le cadre de leur rivalité technologique avec la Chine, multiplient les restrictions à l'exportation de technologies avancées. Les entreprises européennes qui utilisent des composants américains se voient contraintes de respecter ces règles, ce qui limite leur capacité à exporter vers la Chine ou à coopérer avec des partenaires chinois.
Une position inconfortable
Les experts de l'EUISS et de l'Institut Montaigne estiment que l'Europe manque de souveraineté dans ce secteur clé. Sans capacité de production indépendante ni accès garanti aux matières premières, le continent risque de subir les conséquences des affrontements entre les deux géants. Le rapport appelle les autorités européennes à accélérer les investissements dans la recherche, la formation et le développement d'une filière complète, de l'extraction des matériaux jusqu'à la fabrication des puces les plus avancées.
L'étude insiste également sur la nécessité de diversifier les sources d'approvisionnement pour les minéraux critiques, par exemple via des accords avec des pays d'Afrique ou d'Amérique latine. Sans cela, la position de l'Europe restera fragile, quels que soient les efforts de construction de nouvelles usines.