Les autorités belges ont accordé lundi cinq visas à une délégation talibane en vue d’une rencontre avec des responsables européens à Bruxelles. L’objet principal de ces discussions, qui doivent se tenir mardi, est le retour d’Afghans dont les demandes d’asile ont été rejetées par les États membres de l’Union européenne. Il s’agit de la première visite d’une délégation talibane dans les institutions européennes depuis la prise de Kaboul par le mouvement en août 2021.

Les visas, valables un seul jour et limités au territoire belge, ont été remis après une évaluation sécuritaire, a précisé un porte-parole du ministère belge des Affaires étrangères. Pour des motifs de sécurité publique, la date exacte de l’arrivée des cinq représentants n’a pas été communiquée. Plusieurs sources concordantes, dont un responsable afghan s’exprimant sous couvert d’anonymat et un diplomate basé à Kaboul, ont toutefois indiqué que les entretiens se dérouleraient mardi. Le trajet de la délégation doit passer par la Turquie.

Une réunion dite « technique »

Organisée à l’initiative de la Commission européenne, cette rencontre est présentée comme strictement technique. Markus Lammert, porte-parole de l’exécutif européen, a expliqué que les Vingt-Sept cherchent à coordonner le renvoi de personnes ayant commis des crimes graves ou représentant une menace sécuritaire. Il a ajouté que la Commission peut faciliter les contacts à ce niveau, mais sans reconnaissance politique du régime taliban. Aucun État membre ne reconnaît en effet les talibans comme autorité légitime de l’Afghanistan.

La lettre d’invitation, adressée au porte-parole du ministère taliban des Affaires étrangères, Abdul Qahar Balkhi, mentionne explicitement « le retour et la réadmission des ressortissants afghans sans droit de séjour dans l’Union européenne ». Plusieurs pays, dont la Suède, avaient plaidé pour la tenue de cette réunion. Bruxelles n’a pas divulgué l’identité des membres de la délégation talibane ; certains dirigeants du mouvement sont par ailleurs sous le coup de sanctions européennes.

Fermes critiques des organisations de défense des droits

Des groupes de défense des droits humains ont vivement condamné cette démarche. « Les pays de l’UE sapent leur crédibilité en condamnant les abus des talibans d’un côté, et en coopérant avec eux pour expulser de force des Afghans de l’autre », a déclaré Fereshta Abbasi, chercheuse à Human Rights Watch. Amnesty International a également exhorté la Commission à abandonner ces pourparlers.

Les Nations unies ont qualifié l’Afghanistan de « cimetière des droits humains ». Depuis leur retour au pouvoir, les talibans ont imposé une interprétation rigoriste de la charia : les femmes doivent se couvrir entièrement dans l’espace public, l’accès aux parcs et aux gymnases leur est interdit, et l’éducation des filles est limitée à l’âge de douze ans. Les ambassades européennes avaient fermé leurs portes à Kaboul après la chute du gouvernement précédent.

Un contexte migratoire tendu

Ces discussions interviennent alors que plusieurs pays cherchent à accélérer les expulsions de migrants en situation irrégulière. L’an dernier, l’Iran et le Pakistan ont renvoyé près de trois millions d’Afghans. Les États-Unis, sous l’administration Trump, ont tenté d’expulser des Afghans vers des pays tiers comme la République démocratique du Congo, et le Royaume-Uni étudie également des renvois. Selon un responsable afghan, l’Allemagne a déjà expulsé 120 Afghans en 2026.

Le commissaire européen à la Migration, Magnus Brunner, a justifié l’ouverture du dialogue : pour lui, Bruxelles n’a pas d’autre option que de discuter avec les autorités talibanes sur le dossier des retours forcés. L’envoyé spécial de l’UE pour l’Afghanistan, Gilles Bertrand, a insisté sur le caractère non politique de la rencontre : « Cela ne change pas la politique de l’UE de ne pas reconnaître les autorités de facto. »

Malgré ces assurances, la tenue de cette réunion marque une inflexion dans l’approche européenne vis-à-vis des talibans, suscitant des interrogations sur l’équilibre entre impératifs migratoires et principes éthiques.