L’administration américaine s’apprête à tourner une page longue d’un demi-siècle. La Federal Aviation Administration (FAA) a proposé d’abandonner l’interdiction générale qui frappait, depuis 1973, les vols civils dépassant la vitesse du son au-dessus du territoire américain. Cette mesure historique, qui avait été adoptée peu après le premier vol commercial du Concorde, pourrait être remplacée par une règle technique fondée sur le bruit perçu au sol.

Un verrou hérité de l’ère du Concorde

La décision de 1973, prise par la FAA, avait de fait empêché le développement du transport supersonique civil au‑dessus des États‑Unis. Le Concorde, seul avion de ligne supersonique à avoir été exploité commercialement, n’a ainsi jamais pu survoler le territoire américain – exception faite des couloirs océaniques. Il était contraint de ralentir en deçà de Mach 1 dès qu’il approchait des côtes, ce qui limitait ses liaisons à des trajets essentiellement transatlantiques. Les compagnies aériennes et les constructeurs ont longtemps considéré cette interdiction comme le principal obstacle à la renaissance d’une aviation civile rapide.

Une nouvelle approche : mesurer plutôt qu’interdire

La proposition que la FAA a soumise pour consultation publique repose sur un principe radicalement différent : au lieu d’interdire tout bang supersonique, elle fixe un seuil maximal de bruit que l’avion ne doit pas dépasser lorsqu’il atteint le sol. Concrètement, un appareil pourra voler à une vitesse supérieure à Mach 1 au‑dessus des terres habitées à condition que l’intensité du bang qu’il génère reste inférieure à une valeur donnée, comparable au bruit d’une tondeuse à gazon ou à celui d’une canette que l’on écrase. Les détails techniques précis de ce seuil n’ont pas encore été définitivement arrêtés, mais la FAA indique qu’elle s’appuiera sur les travaux menés ces dernières années avec la Nasa et des industriels.

Les constructeurs en embuscade

Plusieurs entreprises américaines et étrangères, notamment Boom Supersonic, développent depuis plusieurs années des prototypes d’avions de ligne capables de franchir le mur du son. Le constructeur Boom a déjà présenté un appareil, l’Overture, censé pouvoir transporter une soixantaine de passagers à Mach 1,7. Jusqu’à présent, ces projets butaient sur l’interdiction de 1973, qui les condamnait à des vols uniquement au‑dessus de l’océan. Si la nouvelle règle est adoptée, ils pourraient envisager des liaisons transcontinentales – par exemple New York – Los Angeles – et réduire considérablement les temps de trajet.

Un calendrier encore incertain

La proposition de la FAA est soumise à une période de commentaires publics avant une éventuelle adoption définitive. Les auditions et l’examen réglementaire pourraient prendre plusieurs mois, voire plus d’un an. Des associations de riverains et des organisations environnementales ont déjà fait part de leurs préoccupations, craignant que le bruit résiduel, même atténué, ne perturbe la vie des habitants survolés. De leur côté, les constructeurs plaident pour un seuil suffisamment bas pour protéger les populations, mais aussi assez réaliste pour permettre l’exploitation commerciale.

Une étape symbolique et technique

Au‑delà du cadre américain, cette évolution pourrait avoir un retentissement mondial. Si les États‑Unis assouplissent leur réglementation, d’autres pays pourraient être incités à réviser la leur. L’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI) travaille également à une norme mondiale sur le bruit des avions supersoniques. La décision de la FAA est donc suivie de près par l’ensemble du secteur aéronautique. Elle marque, symboliquement, la fin de l’héritage réglementaire qui avait entravé l’après‑Concorde, et ouvre la voie à une nouvelle génération d’appareils capables de relier les continents en deux fois moins de temps.