Alors que les vagues de chaleur se multiplient en Europe, l’Espagne, confrontée à des températures pouvant dépasser 45 °C en Andalousie, s’appuie sur un savoir-faire architectural ancestral pour atténuer les effets de la canicule. Patios, murs blanchis à la chaux, persiennes, rues étroites… Ces techniques, longtemps délaissées, sont aujourd’hui remises en lumière par des architectes et des chercheurs.

L’organisation des centres-villes anciens du sud du pays a été pensée pour minimiser l’exposition au soleil. « Les rues sont souvent très étroites, explique Francisco José Sánchez de la Flor, professeur en génie thermique à l’université de Cadix. Le but est qu’il y ait toujours de l’ombre d’un côté de la rue en fonction du moment de la journée, en plus de créer du courant d’air. » Cette disposition favorise également la circulation naturelle de l’air, notamment grâce à des maisons traversantes dont les façades sont orientées différemment.

L’inertie thermique des murs épais

Dans l’architecture méditerranéenne traditionnelle, les murs sont souvent très épais, pouvant atteindre un mètre. « À l’époque, on misait beaucoup sur l’inertie thermique des murs, rappelle Gabriel Verd, architecte à Séville. On s’assurait que les murs soient suffisamment épais avec des briques ou de la terre pour que la chaleur extérieure n’arrive pas à traverser l’habitation. »

Les façades sont fréquemment blanchies à la chaux afin de réfléchir les rayons du soleil plutôt que de les absorber. Les fenêtres, petites, sont protégées par des persiennes. « Contrairement à ce qui se fait couramment dans le reste de l’Europe où l’on privilégie les stores intérieurs, voire les rideaux, l’installation de persiennes est la norme dans notre région, car c’est une des techniques de refroidissement naturel des bâtiments », détaille Francisco José Sánchez de la Flor.

Le patio, îlot de fraîcheur

Élément central de ces constructions, le patio – cour intérieure – agit comme un puits de fraîcheur. « L’objectif est d’accumuler l’air frais au bas du patio qui agit comme un piège grâce au phénomène de la stratification, où l’air frais descend tandis que l’air chaud s’échappe vers le haut », explique Juan Manuel Rojas Fernández, architecte et professeur à l’école d’architecture de Séville.

Des études scientifiques ont montré que ces patios peuvent réduire la température intérieure de plus de 10 °C par rapport à l’extérieur lors des vagues de chaleur. La présence d’eau – fontaines, bassins – et de végétaux renforce encore l’efficacité de ce système de climatisation naturelle. « Les façades qui donnent sur cette cour restent protégées du soleil et plus fraîches, ajoute Juan Manuel Rojas Fernández. L’air intérieur devient donc plus frais que l’extérieur, ce qui réduit les besoins en climatisation et crée un meilleur confort thermique. »

Importée d’Orient, cette technique était déjà utilisée en Mésopotamie avant d’être introduite en Espagne lors de la conquête musulmane. Pourtant, « ces stratégies bioclimatiques ont été dédaignées dans notre époque moderne, car considérées comme archaïques, rustiques et sans fondement scientifique, regrette le professeur. Mais l’architecture contemporaine devrait s’inspirer de certaines stratégies traditionnelles sans pour autant perdre en sophistication technique. » Il juge que l’utilisation d’un patio méditerranéen « reste aujourd’hui pertinente et démontrée scientifiquement ».

Une culture de la chaleur

Au-delà des techniques architecturales, les Espagnols ont développé une véritable « culture de la chaleur » qui imprègne leur mode de vie. « Cela se traduit par des horaires de vie et de travail adaptés aux heures les plus chaudes de la journée, mais aussi par des pratiques naturelles, comme avec la ventilation traversante nocturne ou la circulation de l’air avec le patio », souligne Francisco José Sánchez de la Flor. Ces habitudes, transmises de génération en génération, avaient été partiellement délaissées mais retrouvent aujourd’hui toute leur pertinence.

L’été 2025 a été le plus chaud jamais enregistré en Espagne, avec près de 4 000 décès attribuables aux fortes températures. Face à cette menace, l’exemple espagnol montre que des solutions éprouvées existent, fondées sur l’adaptation au climat et l’utilisation de matériaux naturels. Alors que la France et d’autres pays européens cherchent des réponses à la multiplication des canicules, l’architecture vernaculaire méditerranéenne offre une piste concrète, économique et respectueuse de l’environnement.