Des Tournesols de la Révolution plongés dans la fumée
Dans le complexe de cinq tours de dix-huit étages de Santiago de Cuba, le quotidien a basculé. Ces immeubles, inaugurés il y a quatre décennies pour incarner les promesses de la révolution cubaine, abritent aujourd'hui des habitants contraints de cuisiner au charbon de bois, faute d'accès au gaz de cuisine. La pénurie, liée au blocus pétrolier imposé par les États-Unis, plonge des millions de Cubains dans une précarité énergétique extrême, les obligeant à des méthodes de cuisson rudimentaires et dangereuses.
Yusimi Castellano, 58 ans, vit au dix-huitième étage de l'une de ces tours. Chaque soir, elle s'accroupit devant un poêle en fer rudimentaire, dispose du charbon et allume un feu à l'aide d'un briquet, utilisant du polystyrène et du plastique comme allume-feu. La fumée toxique envahit son appartement avant de s'échapper vers les montagnes verdoyantes qui entourent la ville. « Je ne devrais pas cuisiner avec du charbon », confie-t-elle, asthmatique, souffrant d'essoufflement et d'une toux constante. « Mais si je ne cuisine pas, je meurs. »
Un retour à des méthodes ancestrales
Cette méthode de cuisson est devenue la norme dans ce complexe de 600 logements. Certains habitants, n'ayant même pas les moyens d'acheter du charbon, coupent du bois de chauffage pour préparer leurs repas. La fumée noire et âcre s'infiltre dans les couloirs, les escaliers et les appartements, rendant l'air irrespirable, en particulier pour les personnes souffrant de maladies respiratoires.
La crise énergétique que traverse Cuba s'est aggravée ces derniers mois. Le blocus américain, renforcé sous l'administration Trump, a considérablement réduit l'approvisionnement en pétrole et en dérivés, essentiels au fonctionnement des centrales électriques et à la distribution de gaz de cuisine. Les coupures d'électricité, qui peuvent durer jusqu'à vingt heures par jour dans certaines régions, paralysent l'économie et la vie quotidienne.
Santiago de Cuba, épicentre de la détresse
Santiago de Cuba, berceau de la révolution cubaine, est particulièrement touchée. Les tours d'habitation, symbole d'un passé moderniste, sont devenues des cages de béton où la fumée des feux de camp remplace l'électricité et le gaz. Les habitants, souvent âgés ou vulnérables, subissent de plein fouet cette situation. « Je tousse tout le temps », explique un voisin de Yusimi Castellano, qui préfère taire son nom par crainte de représailles. « Mais on n'a pas le choix : il faut bien manger. »
Des conséquences sanitaires alarmantes
Les médecins du quartier alertent sur l'augmentation des consultations pour des problèmes respiratoires. L'inhalation quotidienne de fumée de charbon et de bois, dans des espaces confinés, provoque des bronchites chroniques, des crises d'asthme et aggrave les pathologies cardiaques. Les enfants et les personnes âgées sont les plus exposés. « C'est une bombe à retardement sanitaire », confie un praticien local sous couvert d'anonymat.
Un avenir incertain
Face à cette crise, le gouvernement cubain tente de rationner les ressources et d'organiser la distribution de gaz, mais les quantités sont insuffisantes. Des négociations avec des pays alliés, comme le Venezuela et la Russie, pour obtenir du pétrole n'ont pas permis de résorber le déficit. De leur côté, les autorités américaines maintiennent la pression, estimant que le blocus est un levier pour obtenir des changements politiques à La Havane.
Pour les habitants des tours de Santiago de Cuba, l'urgence est ailleurs. « Je ne veux pas de politique, je veux juste pouvoir cuisiner sans m'asphyxier », résume Yusimi Castellano, le visage marqué par la fatigue et la fumée. Alors que l'été approche et que les températures grimpent, le recours au feu à l'intérieur des appartements présente aussi un risque d'incendie accru. Les pompiers, déjà sous-équipés, redoutent une catastrophe.
La scène se répète dans des centaines de milliers de foyers cubains : des familles entières réunies autour d'un feu de fortune, dans la pénombre, partageant un repas frugal. La révolution promettait l'électricité pour tous ; aujourd'hui, ses héritiers se chauffent au bois pour survivre.