La proposition du président américain d’élargir les Accords d’Abraham – en exigeant que davantage de pays reconnaissent Israël dans le cadre d’un éventuel accord de paix avec l’Iran – suscite un profond scepticisme au Moyen-Orient. Plusieurs analystes et responsables régionaux qualifient cette initiative de « juste bizarre », estimant que ses chances de succès sont proches de zéro.
Un appel surprenant dans un contexte tendu
Alors que les efforts diplomatiques pour mettre fin à la guerre entre Israël et l’Iran s’intensifient, le président Trump a déclaré que tout règlement global devrait inclure l’adhésion de nouveaux États à la normalisation avec Israël. L’administration américaine voit dans cette extension la clé d’une stabilité régionale durable. Cependant, les réactions recueillies dans plusieurs capitales du Proche-Orient témoignent d’une incompréhension mêlée d’irritation.
Des chances « proches de zéro »
Des diplomates arabes, sous couvert d’anonymat, confient que l’idée est jugée irréaliste dans le contexte actuel. La guerre entre Israël et l’Iran a exacerbé les tensions et rendu toute avancée politique improbable. « C’est comme si Washington vivait dans un monde parallèle », résume un analyste basé à Dubaï. Selon lui, les pays qui n’ont pas encore normalisé leurs relations avec Israël – comme l’Arabie saoudite, le Qatar ou le Koweït – ne sont pas prêts à franchir le pas, surtout tant que la question palestinienne reste non résolue.
Un levier ou un mirage ?
Pour certains observateurs, cette proposition pourrait être une tentative de l’administration Trump de créer un levier de négociation face à l’Iran, en offrant à Israël une compensation diplomatique en échange de concessions militaires ou territoriales. Mais les experts interrogés jugent cette approche contre-productive : elle risquerait de braquer les partenaires arabes et de compliquer encore davantage les pourparlers.
Des Accords d’Abraham déjà fragiles
Signés en 2020 sous la médiation des États-Unis, les Accords d’Abraham ont permis la normalisation des relations entre Israël et plusieurs pays arabes (Émirats arabes unis, Bahreïn, Soudan, Maroc). Mais depuis le déclenchement de la guerre avec l’Iran, ces accords ont été mis à rude épreuve. Plusieurs signataires ont pris leurs distances avec l’État hébreu, condamnant ses opérations militaires et rappelant leurs ambassadeurs. Dans ce climat, l’idée d’étendre les accords paraît, selon les mots d’un haut fonctionnaire jordanien, « totalement déconnectée de la réalité ».
Les acteurs régionaux en première ligne
L’Arabie saoudite, poids lourd du monde arabe et gardien des lieux saints de l’islam, n’a jamais reconnu Israël. Riyad conditionne toute normalisation à la création d’un État palestinien viable, une position réaffirmée ces dernières semaines. Le Qatar, médiateur habituel, se concentre sur des cessez-le-feu humanitaires et refuse de lier la normalisation à la résolution du conflit avec l’Iran. Quant à l’Égypte et la Jordanie, seuls pays arabes à avoir signé la paix avec Israël avant 2020, ils observent avec méfiance ce qu’ils perçoivent comme une ingérence américaine dans leurs équilibres diplomatiques.
Un effet boomerang possible
Plusieurs experts estiment que cette sortie américaine pourrait, paradoxalement, renforcer les positions iraniennes. Téhéran dénonce depuis longtemps les Accords d’Abraham comme un complot occidental visant à isoler l’Iran. En liant explicitement la fin du conflit à une normalisation accrue, Trump donne à l’Iran un argument de poids pour refuser toute négociation : celui de la défense des causes arabe et palestinienne. « C’est un cadeau fait à l’Iran », commente un professeur de relations internationales à l’Université américaine de Beyrouth.
Quelle issue possible ?
Face au tollé, la Maison-Blanche n’a pas précisé si cette exigence serait formellement posée dans les négociations ni comment elle pourrait être mise en œuvre concrètement. Les discussions en cours, menées par l’émissaire américain pour le Moyen-Orient, portent pour l’instant sur un cessez-le-feu et des échanges de prisonniers. Insérer une clause de normalisation diplomatique dans ces pourparlers serait, selon les sources concordantes, une première historique et une gageure diplomatique.
Un avenir incertain pour les Accords d’Abraham
L’extension des Accords d’Abraham dépendra moins des vœux de Washington que de l’évolution du conflit. Si la guerre avec l’Iran s’achève sur un équilibre des forces, certains pays pourraient rouvrir la voie de la normalisation, mais à leurs conditions. En attendant, la proposition présidentielle reste, pour les capitales arabes, une source de perplexité et de mécontentement, illustrant le fossé entre les ambitions américaines et les réalités du terrain.