Une métaphore venue du calcul haute performance
Lorin Hochstein, chercheur spécialisé dans les systèmes complexes et la gestion d’incidents, utilise l’analogie des supercalculateurs pour expliquer un phénomène qu’il juge sous-estimé. Dans son laboratoire, il a étudié la programmation parallèle sur des machines composées de milliers de processeurs. Sur ces systèmes, chaque processeur traite une partie d’un problème – par exemple la modélisation du climat en divisant la Terre en grille – et doit échanger des données avec ses voisins aux frontières des zones. Ce processus de coordination est coûteux : communiquer par réseau est bien plus lent que d’accéder à la mémoire locale. Plus on ajoute de processeurs, plus la charge de coordination croît, jusqu’à devenir contre-productive.
Hochstein transpose ce constat au monde du travail logiciel. « Dans les grandes organisations, la coordination est déjà un gouffre de temps et d’énergie, explique-t-il. Les réunions se multiplient, les processus ralentissent. C’est pourquoi les start-up avancent plus vite : elles ont moins d’agents à coordonner. »
L’arrivée des agents de codage
Avec la généralisation des agents logiciels capables d’écrire du code, la nature du métier d’ingénieur se transforme. Au lieu de coder directement, les développeurs passent de plus en plus de temps à « gérer » ces agents : définir des tâches, suivre leur exécution, intégrer leurs résultats. Et surtout, ils peuvent lancer plusieurs agents en parallèle pour gagner en productivité. Mais cette parallélisation impose une coordination accrue. « Désormais, l’ingénieur ne pilote plus un seul assistant, mais une équipe d’agents », résume Hochstein. Cette nouvelle couche de travail se superpose aux interactions humaines habituelles.
La tentation de réduire les managers
Dans un article d’opinion récent, le directeur général de Cloudflare, Matthew Prince, a assumé une stratégie de réduction du nombre de managers : « Nous avons supprimé des cadres intermédiaires dans toute l’entreprise parce que l’IA nous permet d’avoir davantage de subordonnés directs par manager tout en mesurant et en encadrant efficacement nos équipes. » Meta a également annoncé la suppression de postes d’encadrement lors d’une restructuration en mai 2026.
Hochstein voit dans cette tendance le risque d’une « calamité de coordination ». Les managers dont l’éventail de contrôle s’élargit doivent déjà assumer davantage de tâches de coordination humaines. Si on leur confie en plus la supervision d’agents logiciels, la charge pourrait devenir ingérable. « Ceux qui gèrent des incidents le savent : coordonner est difficile. Le changement de routine des ingénieurs sera plus brutal que les décideurs ne l’imaginent », prévient-il.
Vers une fragilité systémique ?
L’auteur met en garde contre une analogie oubliée : celle des threads illimités dans un système d’exploitation. Si l’on crée trop de threads, le surcoût de gestion du système dépasse les gains de performance. De même, plus on multiplie les agents logiciels sans infrastructure de coordination adaptée, plus on risque de saturer les capacités humaines. « Les décisions actuelles, motivées par des gains d’efficacité immédiate, pourraient créer des goulots d’étranglement cognitifs et organisationnels », conclut Hochstein.
L’article de Lorin Hochstein, publié sur son blog « Surfing Complexity », invite à une réflexion prudente avant de généraliser l’usage d’agents logiciels et la compression des strates hiérarchiques. Il souligne que la coordination reste une contrainte physique et cognitive que ni l’IA ni la réorganisation ne peuvent effacer.