Un plaidoyer pour le « centre radical »

Sir Tony Blair, le leader travailliste le plus victorieux électoralement, a publié une tribune et accordé un entretien à la BBC ce mercredi dans lesquels il appelle son parti à sortir de ce qu'il qualifie de « zone de confort » et à s'enraciner dans un « centre radical ». L'ancien locataire du 10 Downing Street estime que le Labour manque actuellement de cap et de grandes idées pour le pays. Cet appel intervient dans un climat politique tendu, alors qu'aucun défi à la direction de Keir Starmer n'a encore été officiellement lancé, mais que beaucoup en prédisent un à court terme.

Des propositions impopulaires au sein du parti

L'essai de Sir Tony soulève plusieurs questions que les travaillistes jugent explosives sur le plan politique. Il interroge notamment la soutenabilité du « triple verrou » des retraites, un mécanisme que tout élu ayant tenté d'aborder ces dernières années sait quasi impossible à toucher. Il prône également une baisse des dépenses et des impôts, à contre-courant de la politique menée par l'actuel gouvernement qui a augmenté la fiscalité pour financer les services publics. Enfin, l'ancien Premier ministre suggère de reporter les engagements de neutralité carbone pour privilégier des sources d'énergie moins coûteuses, une thèse que l'exécutif actuel rejette fermement en arguant qu'il est impossible d'obtenir une énergie durable et abordable sans rompre avec les énergies fossiles.

Un accueil glacial de la part des cadres actuels

Le numéro 10 Downing Street n'a pas souhaité entrer dans le détail des propositions, le Premier ministre ayant éludé les questions lors de sa rencontre avec le président polonais Donald Tusk. En revanche, le ministre du Trésor Torsten Bell s'est exprimé sur le réseau social X pour contester l'analyse de Sir Tony. Il souligne que la hausse des impôts s'explique par des facteurs que l'essai ignore, comme l'augmentation des intérêts de la dette et la nécessité de « défaire les excès » de l'austérité. Sa conclusion est cinglante : « Gouverner exige un engagement beaucoup plus concret avec le monde tel qu'il est, et non tel que l'on voudrait qu'il soit ».

Andy Burnham, le maire de Manchester, dont le nom circule comme possible candidat à la direction du Labour, a également critiqué Sir Tony. Interrogé par l'Observer, il a déclaré : « Les gens ne pensent pas que le centre a livré pour eux en termes de leurs vies, et ils sont donc allés plus loin vers les extrêmes ». Il reproche à l'ancien leader d'ignorer la question des inégalités.

Wes Streeting, autre figure qui a déclaré qu'il se porterait candidat en cas de course à la direction, n'avait pas réagi au moment de la publication de l'article.

Un messager controversé

Au-delà du fond, la personne de Sir Tony Blair elle-même constitue un obstacle à l'influence de son message. Au sein de la gauche du Labour, l'hostilité reste vive, nourrie par l'héritage de la guerre en Irak, ses critiques répétées de l'aile radicale du parti, et ses activités controversées après son départ du gouvernement. Un député de l'aile gauche du Labour a ainsi qualifié l'ancien Premier ministre de « poison qui infecte notre politique depuis trop longtemps ». Un autre l'accuse de faire fi de ce que veulent réellement les électeurs, ajoutant : « Voilà pourquoi tant de gens sont en colère et désengagés ».

Un impact probablement limité

Cependant, plusieurs députés, à l'image de Chris Curtis, saluent une intervention « rafraîchissante » qui pose les grandes questions auxquelles le Royaume-Uni est confronté. Un sondage effectué par le site LabourList indique d'ailleurs que Sir Tony reste le leader travailliste le plus populaire des quarante dernières années auprès des adhérents du parti.

Mais pour de nombreux cadres actuels, ses idées sont jugées trop simplistes au regard de la réalité politique. La BBC relève que certaines parties de l'essai — la défense du « centre radical », l'importance de la bonne exécution des promesses de gouvernement, ou la mise en garde contre un virage à gauche « dangereux » — pourraient trouver un écho chez certains élus. Pourtant, le rejet immédiat et public de plusieurs poids lourds du gouvernement et de la direction, conjugué à la défiance tenace d'une large frange du parti envers le messager, laisse augurer un impact limité de cette prise de position sur le débat interne.