L’Islande, ce petit pays nordique de 400 000 habitants, a longtemps cultivé sa différence vis-à-vis de l’Union européenne. Géographiquement isolée, fière de son indépendance acquise du Danemark en 1944 et attachée à la gestion de ses précieuses réserves de poisson, elle se contentait d’un statut de voisin proche sans jamais franchir le pas de l’adhésion. Mais l’équilibre a été rompu par les déclarations et les actions du président américain Donald Trump, notamment ses menaces répétées envers le Groenland, voisin immédiat de l’Islande.
« La crise du Groenland a certainement touché un nerf », a confié la Première ministre islandaise, Kristrun Frostadottir, lors d’un entretien en février dans son bureau de Reykjavik. L’Islande n’a pas été directement visée, mais les Islandais ont été choqués de voir M. Trump confondre leur pays avec le Groenland lors d’une intervention à Davos, en Suisse. Ils ont également mal accueilli les plaisanteries du candidat américain au poste d’ambassadeur, qui avait suggéré que l’Islande pourrait devenir le 52e État américain – propos pour lesquels il s’est ensuite excusé.
Ce contexte a provoqué une onde de choc politique. Les Islandais se dirigent désormais vers un référendum, peut-être dès le mois d’août, pour décider s’ils doivent entamer des négociations formelles avec l’Union européenne. Si la réponse est oui, les discussions pourraient prendre plusieurs années, et un second vote populaire scellerait l’éventuelle adhésion. Mais le simple fait qu’un tel débat ait pris une ampleur inédite témoigne d’un basculement.
« Les gens ont le sentiment qu’ils pourraient être obligés de choisir un camp », explique Eirikur Bergmann, professeur de sciences politiques à l’université de Bifrost en Islande. « Et il n’y a alors vraiment qu’un seul camp à choisir. »
Un candidat de choix pour l’UE
L’Islande ne serait pas un membre ordinaire. Le pays est prospère, stratégiquement situé à la porte de l’Arctique, une région où les grandes puissances se disputent l’influence. Sur des critères comme l’égalité des genres, l’espérance de vie ou la sécurité, l’Islande surpasse souvent la moyenne européenne. Elle attire chaque année des millions de touristes. Son adhésion serait donc perçue comme une prise majeure pour Bruxelles.
Cependant, l’Islande ne possède pas d’armée. Membre de l’OTAN, elle a longtemps compté sur l’alliance – et sur un accord de défense bilatéral avec les États-Unis – pour sa sécurité. Des soldats américains ont été stationnés sur son sol pendant des décennies. Mais cette relation est aujourd’hui perçue comme beaucoup plus incertaine.
Les analystes redoutent que si Donald Trump venait à affaiblir l’OTAN, l’Islande se retrouverait vulnérable. L’Union européenne n’est pas une force militaire en soi, mais les dirigeants européens explorent l’utilisation d’une clause de défense mutuelle peu connue figurant dans les traités européens. Cela offrirait aux États membres une assurance supplémentaire dans un monde de plus en plus instable.
Un rapprochement déjà amorcé
L’Islande a déjà fait un pas en signant en mars un partenariat de sécurité et de défense avec l’Union européenne. Mais pour ceux qui veulent aller plus loin, être membre de l’alliance est toujours préférable à n’en être qu’un partenaire.
L’adhésion est loin d’être acquise. Les pêcheurs et les agriculteurs rencontrés en février ont exprimé leurs craintes de perdre le contrôle de leurs secteurs. Certains redoutent que l’UE n’impose une montagne de réglementations conçues pour des pays continentaux comme l’Allemagne ou la Slovaquie. D’autres encore minimisent la gravité des menaces de Trump contre le Groenland.
Ce mouvement islandais s’inscrit dans une dynamique nordique plus large. Après l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, la Suède et la Finlande ont abandonné leur non-alignement pour rejoindre l’OTAN. Aujourd’hui, la région fait face à de nouvelles menaces, venues cette fois de Washington. Ces derniers mois, le Groenland s’est rapproché du Danemark, son ancien colonisateur. Les îles Féroé, troisième partie du royaume danois, ont suspendu les négociations pour plus d’autonomie vis-à-vis de Copenhague.
L’Islande, elle, semble prête à envisager un avenir différent : celui d’un État membre de l’Union européenne.