Des milliards d'euros pour une souveraineté encore théorique
Le 15 avril 2026, la Commission européenne annonçait un investissement de 1,07 milliard d'euros dans 57 projets de défense qualifiés de « souverains », dans le cadre du Fonds européen de la défense. Ce même mois, les commandements militaires européens menaient des opérations en temps réel via les systèmes de l'entreprise américaine Palantir Technologies. L'écart entre le discours politique bruxellois et la réalité opérationnelle illustre ce que plusieurs analystes considèrent comme le problème technologique le plus pressant pour l'Europe : l'infrastructure de commandement, de renseignement et de ciblage de ses armées est désormais majoritairement américaine.
L'Otan et plusieurs États membres verrouillés par Palantir
En mars 2025, l'Agence de communications et d'information de l'Otan a finalisé l'acquisition du système Maven Smart System NATO (MSS NATO) pour le Commandement allié des opérations, basé au SHAPE à Mons, en Belgique. Le contrat a été conclu en six mois, un record de rapidité pour l'Alliance. Le système est déjà déployé au SHAPE et au JFC Brunssum aux Pays-Bas ; le JFC Norfolk est en cours d'équipement. MSS NATO fusionne images satellite, vidéos de drones, données de capteurs et rapports de renseignement en une interface unique destinée aux commandants.
Le général Markus Laubenthal, chef d'état-major du SHAPE, a décrit l'outil comme permettant « d'exploiter des données complexes, d'accélérer la prise de décision et d'apporter une véritable valeur opérationnelle ». La dépendance ne se limite pas au quartier général de l'Alliance. Le ministère britannique de la Défense a attribué à Palantir un contrat de 240,6 millions de livres sterling en décembre 2025, sans appel d'offres concurrentiel, en invoquant une exemption de sécurité nationale. Dans le cadre d'un partenariat stratégique plus large, Palantir s'est engagé à investir jusqu'à 1,5 milliard de livres sterling au Royaume-Uni et à faire de Londres son quartier général européen pour la défense.
La Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), le service de renseignement intérieur français, a renouvelé son contrat avec Palantir pour trois ans supplémentaires en décembre 2025, prolongeant une relation entamée en 2016. L'Espagne a confirmé des contrats de fusion de renseignement avec l'entreprise, et la Pologne a signé des accords couvrant l'intelligence artificielle, l'intégration de données et la cybersécurité. Palantir est désormais intégré à l'architecture de commandement et de renseignement de multiples États membres de l'Otan.
La leçon ukrainienne : Starlink et le précédent d'une dépendance fatale
L'expérience ukrainienne offre un précédent direct, selon plusieurs sources. Le réseau Starlink de SpaceX est devenu l'épine dorsale des communications de champ de bataille ukrainiennes, reliant les postes de commandement, permettant les opérations de drones et corrigeant les tirs d'artillerie. Les autorités ukrainiennes ont reconnu leur dépendance totale au système. Or, en février 2025, des négociateurs américains auraient menacé de restreindre l'accès de l'Ukraine à Starlink lors de négociations sur un accord minier. En février 2026, SpaceX a collaboré avec le ministère ukrainien de la Défense pour imposer des contrôles d'authentification plus stricts, bloquant l'utilisation du réseau par les forces russes mais créant aussi une crise immédiate sur les lignes de front russes.
Ce précédent illustre le problème : ce sont les conditions d'utilisation d'une entreprise privée, non un traité ou un parlement, qui ont gouverné le champ de bataille. Le même risque s'applique à Palantir. Les armées européennes exécutent aujourd'hui leurs processus de commandement, de fusion de renseignement et de ciblage via un logiciel hébergé par une société américaine, soumis au droit américain et ultimement responsable devant les intérêts des États-Unis. L'exemption militaire prévue par le règlement européen sur l'intelligence artificielle (AI Act) place ces systèmes hors du cadre réglementaire européen. En cas de divergence entre Washington et Bruxelles sur des dossiers comme l'Ukraine, les tarifs douaniers ou la régulation technologique, la question de qui contrôle la couche logicielle des opérations militaires européennes devient une urgence opérationnelle.
L'Allemagne fait bande à part, le reste de l'Europe hésite
Un signe de résistance émerge toutefois. En avril 2026, le chef de la cyberdéfense de la Bundeswehr, le vice-amiral Thomas Daum, a ouvertement pris ses distances avec Palantir. Face à l'emprise croissante de l'entreprise américaine, Berlin examine des alternatives. Mais pour l'instant, aucun projet européen équivalent n'est opérationnel à l'échelle des besoins de l'Otan. L'investissement de 1,07 milliard d'euros de la Commission pourrait financer des alternatives, mais les analystes soulignent que le temps nécessaire pour développer un système souverain de fusion de données et de commandement se mesure en années, alors que les systèmes de Palantir sont déjà déployés et testés au combat.
La question centrale, qui dépasse le simple débat technologique, est celle de la souveraineté stratégique. L'Europe a-t-elle les moyens, et la volonté politique, de se doter de ses propres infrastructures critiques de défense, ou continuera-t-elle à déléguer à une entreprise américaine la capacité de voir, décider et agir sur le champ de bataille ? L'écart entre les annonces de Bruxelles et la réalité des quartiers généraux suggère que la réponse est encore incertaine.