Le philosophe Luc Ferry livre une analyse iconoclaste sur les effets de l’intelligence artificielle (IA) sur l’emploi, dans une tribune publiée récemment. Selon lui, les scénarios catastrophistes d’un chômage de masse provoqué par l’automatisation des tâches intellectuelles sont largement exagérés. Il invite au contraire à “dormir, braves gens”, estimant que la peur de l’IA repose sur une méconnaissance des mécanismes économiques et historiques.
Une peur infondée selon l’histoire économique
Ferry rappelle que chaque grande révolution technologique (mécanisation, électrification, informatique) a suscité les mêmes angoisses de disparition massive d’emplois. Or, à chaque fois, les gains de productivité ont généré de nouveaux métiers, souvent plus qualifiés et mieux rémunérés. L’IA ne ferait pas exception : elle détruira certains postes, mais en créera d’autres, notamment dans les domaines de la conception, de la maintenance et de la régulation des systèmes intelligents. Le philosophe juge donc “naïve” la vision d’un monde où les humains seraient rendus inutiles par des machines pensantes.
Le vrai problème : la perte de sens
Si l’emploi ne disparaît pas, sa nature pourrait en revanche changer profondément. Luc Ferry pointe un risque moins visible, mais plus existentiel : la dévalorisation du travail humain. Alors que l’IA excelle dans les tâches répétitives, analytiques ou de calcul, l’humain se verrait cantonné à des activités relationnelles, créatives ou de jugement éthique. Or, beaucoup de ces activités sont aujourd’hui sous-valorisées socialement et financièrement (soin, enseignement, artisanat d’art). Ferry craint que la société n’ait pas anticipé cette redéfinition des hiérarchies professionnelles, et que cela génère un sentiment d’inutilité chez une partie des travailleurs.
Un appel à repenser la formation et le contrat social
Pour tirer parti de l’IA sans la subir, le philosophe appelle à une refonte du système éducatif. Il estime que les compétences humaines fondamentales – esprit critique, créativité, empathie – doivent être placées au cœur des programmes, bien plus que la simple mémorisation de connaissances que les machines peuvent désormais restituer instantanément. Il plaide également pour un nouveau “contrat social” qui reconnaisse la valeur des métiers de service et de soin, et qui puisse garantir une forme de sécurité économique dans un marché du travail plus fluide.
Pas de chômage technique, mais un défi de répartition
Luc Ferry écarte donc le spectre du chômage technique de masse. Il concède cependant que l’IA accentuera les inégalités entre les travailleurs capables de s’adapter et ceux qui resteront prisonniers de tâches déqualifiées. La question centrale, selon lui, n’est pas celle du volume d’emplois, mais celle de la répartition de la valeur ajoutée produite par l’IA. Sans politiques publiques volontaristes, la fracture numérique et cognitive pourrait creuser un fossé social bien plus profond que le simple taux de chômage ne le laisse paraître.
Une voix dissonante dans un débat anxiogène
Cette prise de position tranche avec les nombreuses alertes lancées par des économistes ou des dirigeants technologiques qui annoncent une “fin du travail” ou un bouleversement sans précédent du marché de l’emploi. En adoptant un ton volontairement rassurant (“dormez, braves gens”), Luc Ferry espère dépassionner le débat et recentrer l’attention sur les véritables enjeux : la formation tout au long de la vie, la valorisation des compétences humaines spécifiques, et la nécessité de préparer collectivement une transition dont il juge l’ampleur comparable aux révolutions industrielles passées.
Le travail à la croisée des chemins
Loin d’appeler à l’inaction, le philosophe dessine donc une feuille de route optimiste mais exigeante : l’IA n’est pas une menace pour l’emploi en général, mais elle impose de repenser en profondeur ce que nous entendons par “travailler”. La réponse ne se trouve pas dans un rejet de la technologie, mais dans une adaptation des institutions, de l’école et des valeurs sociales pour que l’humain conserve une place centrale dans une économie de plus en plus automatisée.