La prédiction par token, une séquence de promesses et de périls

L'essor des modèles de langage (LLM) fondés sur la simple prédiction du token suivant suscite une polarisation inédite. Certains, qualifiés d'« IA maximalistes », jubilent en proclamant des secteurs entiers « résolus » ou « cuits » : animation, codage, études supérieures. Cette rhétorique, qui mêle triomphalisme et mépris pour l'effort humain, tranche avec l'histoire d'autres technologies par son intensité tribale. Pourtant, observe un commentateur, les plus fervents partisans de cette vision pourraient bien être ceux qui, économiquement, risquent d'en être les premières victimes. Leur optimisme repose sur l'espoir d'un revenu universel et d'un loisir perpétuel, mais la réalité pourrait être plus rude : la machine ne remplacera pas seulement le travail pénible, mais aussi la fonction sociale et économique de l'individu.

Le contrat social en voie de délitement

La promesse initiale de l'IA — nous sauver du changement climatique, de la maladie, de la pauvreté — s'efface au profit d'un objectif plus prosaïque : la réduction de la main-d'œuvre. Les dirigeants des entreprises pionnières (Anthropic, OpenAI) annoncent ouvertement que le « jeton de négociation » qu'est le travail ne sera bientôt plus convertible. Sam Altman, d'OpenAI, déclare que les diplômes universitaires sont désormais sans valeur, l'IA pouvant enseigner mieux et de manière personnalisée. Des investisseurs en capital-risque prédisent, avec la désinvolture de ceux qui possèdent des capitaux, que telle ou telle catégorie professionnelle sera « résolue » dans les cinq ans.

Mais que se passe-t-il lorsque l'on prive un être humain de son utilité économique ? La promesse capitaliste — que le travail acharné permet de gagner sa place à la table — se brise. Dans un monde où les entrepôts d'Amazon traitent la dignité humaine à un dollar, que deviendront les milliards de personnes dont la seule voie d'ascension sociale est un diplôme et un emploi ? L'IA, présentée comme démocratisante, concentre en réalité les moyens de production entre les mains d'une élite fortunée. Derrière un abonnement à 200 dollars ou une carte graphique coûteuse, la barrière à l'entrée s'élève en même temps que le plafond de la productivité.

Le travail comme nœud, la créativité comme licence

La maxime « avec l'IA, pas par l'IA » adoptée par de nombreux travailleurs du savoir apparaît comme un déni. Les entreprises qui dépensent 250 000 dollars par poste le remplaceront par un salaire de 30 000 dollars en Asie du Sud-Est, avant de n'avoir plus que des coûts de token. La joie du travail artisanal ? Évaporée. Le travailleur devient un nœud dont l'unique fonction est de maximiser le débit. Il prend une entrée, produit une sortie avec son IA, à un rythme qu'il ne peut ni vérifier ni approuver. Ceux qui refusent ce rythme sont qualifiés de sous-performants. Les agents IA, quant à eux, ne se plaignent pas, ne font pas grève et ne s'opposent pas à une fonctionnalité inutile.

Le mathématicien Tim Gowers, médaillé Fields, témoigne de son expérience avec un modèle de langage avancé (ChatGPT 5.5 Pro). Il écrit : « Si votre but en faisant des mathématiques est d'atteindre une forme d'immortalité, comprenez que cela ne sera bientôt plus possible — non seulement pour vous, mais pour quiconque. » Les laboratoires et les entreprises feront surveiller des agents par d'autres agents, exploitant une puissance de calcul et des modèles spécialisés que le commun des mortels ne possède pas. Le jeton de négociation n'est plus détenu par le travailleur, mais fabriqué par TSMC et vendu par Nvidia. Il n'est plus question de posséder son outil de travail, mais de le louer.

Les managers sans code, nouveaux maîtres du jeu

Les cadres non techniques, qui n'ont pas écrit une ligne de code depuis des années, voient dans cette évolution la fin d'un obstacle. Plus besoin de solliciter un programmeur pour changer une couleur ou un fil d'Ariane. L'IA ne proteste pas, ne parle pas de complexité inutile. Elle écoute, et même flatte. Cette dynamique, qui libère les managers de la contrainte technique, achève de transformer la création en un flux unidirectionnel où l'humain n'est plus qu'un donneur d'ordre.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Chaque site web, chaque livre, chaque production visuelle ou sonore est devenu, par défaut, matière à entraînement pour les IA. Le seul moyen de s'y soustraire est d'ajouter une directive dans le fichier robots.txt d'un site — et encore, de nombreux robots de moissonnage ne s'identifient même pas. Au-delà du web, aucune option de retrait n'existe. Des milliers de travailleurs précaires ont été payés une misère pour étiqueter et raffiner les données qui alimentent ces modèles. Cette extraction systématique, sans consentement ni compensation pour les créateurs originels, jette une lumière crue sur les fondements de l'IA contemporaine.

Un horizon sans gagnant

L'auteur de l'article original conclut sur une note sévère : à long terme, il n'y a pas d'équipe gagnante. Il n'y a pas de basilic à apaiser, ni de camp à choisir. Les implications concrètes de cette transformation nous rattraperont tous. Le filet de sécurité sociale, ce coussin qui amortit les chocs pour les plus favorisés, est lui-même transitoire. Il ne pourra être maintenu que si l'on taxe les entreprises qui suppriment des emplois — une hypothèse qui semble aujourd'hui aussi lointaine que la taxation équitable des milliardaires.